Building up the roots

Denrées typiques de l'est?

1 juillet 2002

Demandez aux Canadiens de nommer quelques denrées typiques des Maritimes et ils répondront généralement « poisson et pommes de terre ». Pourtant, aujourd'hui, quand un consommateur à l'autre bout du pays achète un sac de carottes congelées ou un muffin aux bleuets, il mangera, souvent à son insu, des produits originaires de la côte est.

D'ailleurs, la liste des aliments en provenance des Maritimes s'allonge sans cesse. Carottes et bleuets sont devenus les principales spécialités agricoles de cette région et génèrent annuellement des revenus de quelque 150 millions $. Ils sont aussi responsables, directement ou indirectement, de la création d'au moins 10 000 emplois dans cette partie du Canada.

Ces dernières années, la production de ces aliments a grimpé en flèche. Les producteurs agricoles aimeraient bien que cette tendance se maintienne et que d'autres nouveaux marchés s'ouvrent à eux. Ils ont donc invité des chercheurs du Nova Scotia Agricultural College (NSAC) à se pencher sur ces plantes à étudier comment elles poussent, ce qui leur permet de bien grandir et ce qui leur permettrait de mieux s'épanouir.

Selon David Percival, professeur en recherche industrielle et directeur du Programme de recherche sur les bleuets sauvages du NSAC, « nous avions besoin de mettre l'accent sur une meilleure compréhension des aspects biologiques fondamentaux de ces plantes, quand leurs tiges, leurs racines et leurs rhizomes poussent, par exemple. Nous savions vraiment peu de choses à ce sujet. »

Percival dit que les fermiers et les scientifiques essaient encore de trouver les réponses à des questions élémentaires, comme la dynamique nutritionnelle de ces plantes et l'effet des fertilisants et des pesticides. Sans ces connaissances, les efforts visant à augmenter leur production pourraient causer de sérieux dommages à l'environnement. Dans les Maritimes, cette éventualité inquiète ; les sols où poussent les bleuets sauvages ont une mauvaise texture qui les rend susceptibles à l'érosion et au lessivage des substances utilisées (les produits agrochimiques par exemple).

Le Programme de recherche sur les bleuets sauvages du NSAC cherche à augmenter la production de ces fruits délicieux sans mettre en péril la viabilité à long terme de ces cultures. Les bleuets présentent un grand défi pour la recherche agricole car il est impossible de les cultiver en serre, un milieu où il serait possible d'en étudier divers aspects dans des conditions bien contrôlées. Percival et ses collègues sont donc obligés de travailler directement dans les diverses bleuetières des régions de l'Atlantique.

Ces chercheurs ont dû faire l'acquisition d'une vaste gamme d'outils d'analyse spécialisés qu'ils peuvent utiliser sur le terrain. L'équipement comprend des stations météorologiques, qui permettent de mesurer les conditions atmosphériques là où poussent les bleuets, et des systèmes portatifs qui évaluent l'efficacité avec laquelle les bleuets utilisent la lumière, le mouvement de l'eau dans ces plantes et leur taux de photosynthèse et de transpiration. Après seulement deux saisons de recherche, ils sont arrivés à d'étonnants résultats.

« Nous en avons vraiment appris beaucoup sur la biologie de cette plante », explique Percival. Il note que ses observations ont permis de comprendre comment les bleuets exploitent les substances nutritives et résistent à la sécheresse. On procède actuellement à des essais pour explorer la possibilité de rehausser le niveau des substances nutritives pour que les plantes produisent des fruits chaque année, plutôt qu'une année sur deux comme c'est le cas à l'heure actuelle.

« Nous commençons à penser que nous pourrions inciter ces plantes à produire deux récoltes consécutives, explique David Percival. Si nous y arrivons, et je sais que nous le ferons, nous réaliserons d'immenses économies. »

L'industrie de la production de carottes dans les Maritimes pourrait elle aussi connaître un avenir très prospère. Contrairement aux bleuets, les carottes poussent très bien en serre ; on peut donc étudier plus facilement les divers facteurs qui en déterminent la qualité. Rajasekaran Lada, qui dirige le Processing Carrot Research Program du NSAC, a construit un phytotron qui permet de manipuler indépendamment les divers facteurs environnementaux et d'en observer les effets.

Quels sont les résultats de ses observations? Lada dit que les carottes des Maritimes sont devenues très populaires parce qu'elles jouissent d'un avantage naturel : elles sont plus sucrées que presque n'importe quelle autre variété à cause des températures relativement fraîches auxquelles elles sont exposées pendant la saison de croissance. Il aimerait donc que les producteurs de carottes en prennent pleinement avantage. Parmi les variables dont son installation peut étudier l'effet, citons l'intensité lumineuse, l'humidité, la température et le niveau de CO2. Les études menées par Lada et son équipe ont déjà permis de déterminer les conditions préférées des carottes. « Elles sont affectées par l'intensité lumineuse », explique le chercheur. « Si le soleil brille constamment, au lieu d'aider ces plantes à produire plus de composés de carbone, il est probable que cela les empêche de le faire. » Il croit qu'un simple petit auvent pour ombrager les carottes pourrait permettre d'ajuster l'intensité lumineuse pour optimiser leur croissance.

Lada a aussi réussi à utiliser des dendromètres, un instrument qu'on attache aux racines des plantes et qui mesure leur développement en temps réel. « Nous pouvons suivre sans arrêt la croissance et la taille de ces plantes sans les détruire », ajoute-t-il. Il explique que même des agriculteurs chevronnés ont été surpris d'apprendre que les racines de carottes pouvaient descendre à plus de deux mètres sous la surface du sol. Les chercheurs du NSAC ont pu se procurer la technologie qui permet d'obtenir de telles données grâce à l'aide de la Fondation canadienne pour l'innovation et de la société Oxford Frozen Foods Limited, une entreprise de la Nouvelle-Écosse qui assure la distribution des bleuets et des carottes des Maritimes dans toute l'Amérique du Nord et ailleurs dans le monde. En plus d'aider les chercheurs du NSAC à faire l'acquisition de l'appareillage nécessaire à l'étude des carottes, la FCI a épongé une bonne partie des frais de construction d'un nouveau centre de recherche sur les bleuets sauvages, qui sera administré conjointement par le Nova Scotia Wild Blueberry Institute, la Wild Blueberry Producers Association of Nova Scotia et le NSAC.

Pour les chercheurs qui arrivent à mieux comprendre des plantes en apparence bien familières, de tels investissements sont bien justifiés tant du point de vue scientifique que commercial. Le NSAC contribue à la formation d'une nouvelle génération de chercheurs agricoles au moment où les fermiers tentent de renforcer l'une des bases de l'économie régionale. La clé du succès dans ce domaine est de bien comprendre les plantes au centre de ces travaux. « Même si vous cultivez une bonne variété de plantes, si vous ne savez pas comment gérer leurs ressources de manière optimale, vous ne réussirez pas à obtenir un rendement et une qualité maximums », estime Lada.

Retombées

On peut penser que les carottes et les bleuets sont des cultures traditionnelles dont les principales caractéristiques sont archiconnues de tous ceux qui gagnent leur vie à les cultiver. Mais ces caractéristiques peuvent varier énormément selon le lieu où on les fait pousser et les conditions de culture. Les chercheurs du Nova Scotia Agricultural College ont maintenant recours à certaines des technologies les plus récentes pour étudier les facteurs qui déterminent si ces plantes sont florissantes.

Ces recherches présentent un grand intérêt pour les Maritimes, région où les carottes et les bleuets constituent un élément important de l'économie agricole. La production de ces cultures a augmenté sans cesse au cours des dernières années. Aujourd'hui, les producteurs agricoles qui exportent dans le monde entier voudraient bien élargir encore plus leurs horizons.

Cependant, les chercheurs du NSAC invitent à la prudence : un tel taux de croissance devrait s'appuyer sur des rendements optimums plutôt que sur une stratégie qui consisterait à forcer les plantes à produire davantage au détriment de l'environnement. Le sol des fermes des Maritimes est déjà propice au lessivage et à l'érosion. L'emploi abusif de fertilisants et de pesticides pourrait exacerber ces problèmes.

Les travaux du Programme de recherche sur les bleuets sauvages et du Programme de recherche sur les carottes de conditionnement du NSAC représentent un effort exhaustif visant à une compréhension scientifique en profondeur de ces plantes. À cette fin, les chercheurs du NSAC se sont dotés d'une collection exceptionnelle d'installations et d'instruments. Après seulement quelques saisons de croissance, cet arsenal dernier cri leur a permis de faire des observations surprenantes sur ces plantes. Suite aux nombreuses années difficiles que les pêcheries de l'Atlantique ont connues, la réussite de cette initiative devrait jeter les bases de la prospérité à long terme d'une industrie agricole dans une région qui a bien besoin d'une telle impulsion économique.

Partenaires

Principal partenaire industriel des chercheurs du NSAC, la société Oxford Frozen Foods Limited se présente comme étant « la plus grande ferme productrice de fruits au monde ». Cette société possède et cultive plus de 12 000 acres (6 000 hectares) de bleuetières en Nouvelle-Écosse et dans le Maine, en plus de gérer une superficie équivalente pour le compte de producteurs indépendants.

Née en 1986 en Nouvelle-Écosse dans le petit patelin d'Oxford, cette société emploie aujourd'hui quelque 2000 personnes pendant la haute saison. Ses produits comprennent des bleuets sauvages congelés individuellement, des carottes et des canneberges, des produits imprégnés de sucre, séchés et mis en conserve ainsi que des légumes enrobés de pâte et des aliments à base de fromage.

David Percival et ses collègues collaborent aussi avec le Nova Scotia Wild Blueberry Institute que le Nova Scotia Department of Agriculture and Fisheries a mis sur pied au début des années 1980. Régi par un conseil d'administration (où siège un représentant du NSAC), cet institut chapeaute la recherche répondant aux besoins de l'industrie des bleuets sauvages de cette province.