Bad medicine

Coup double

Les travaux sur l'intolérance aux médicaments pourraient faire avancer la recherche en santé humaine et animale
1 septembre 2002

Récemment, le vétérinaire de Sheba, une chienne samoyède traitée pour une infection à l'oeil, et le dermatologue d'Edward Wen, un patient âgé de 19 ans, ont observé un trouble similaire chez leur patient. Le foie des deux malades s'était sérieusement détérioré après un traitement aux antibiotiques. En quête de réponses, les deux spécialistes se tournent alors vers le Dr Alastair Cribb, un chercheur de l'Université de L'Île-du-Prince-Édouard.

Celui-ci établit rapidement un parallèle entre les maux du jeune homme et de l'animal. Après avoir analysé des échantillons cellulaires prélevés sur les malades, il conclut que bien qu'ils soient traités pour des infections différentes, les deux patients souffrent d'une forme rare de réaction aux antibiotiques. Dans chaque cas, les antibiotiques prescrits appartiennent à une même famille, ce qui confirme au Dr Cribb qu'il s'agit bel et bien d'une intolérance à un groupe particulier de médicaments.

L'expertise du Dr Cribb est reconnue et recherchée. Ses nombreux articles scientifiques avaient déjà attiré l'attention du Dr Stacy Smith, bien avant que la dermatologue californienne cherche désespérément à résoudre le cas d'Edward Wen. Outre son foie attaqué, l'adolescent avait développé une sévère et douloureuse éruption cutanée. La notoriété internationale du chercheur de l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard a donc poussé le Dr Smith à le contacter et à lui faire parvenir un échantillon cellulaire pour lui permettre d'établir un diagnostic.

Les travaux du Dr Cribb sur l'intolérance aux médicaments sont aussi bien connus dans les campagnes de l'Île-du-Prince-Édouard. Avide de comprendre la nature des problèmes de santé de la chienne Sheba, son vétérinaire savait immédiatement à qui s'adresser.

«Dans les deux cas, un mauvais diagnostic aurait pu faire empirer la situation» raconte le Dr Cribb. «Reconnaître immédiatement à quoi nous avons affaire représente un énorme défi car les intolérances de ce type sont causées par une réaction du système immunitaire qui ressemblent étrangement à une infection virale. Si on a vraiment affaire à une intolérance aux médicaments, de fortes doses de stéroïdes la soigneront efficacement. Si par contre le patient est atteint d'une infection virale, un traitement aux stéroïdes risque d'aggraver sérieusement son état de santé.»

À plus long terme, il souhaite mettre au point des méthodes qui permettront de fabriquer des médicaments plus sûrs ou tout au moins de parvenir à identifier les personnes et les animaux susceptibles de réagir négativement à ces médicaments. Il s'agit en fait de trouver des moyens d'éviter de prescrire à certains patients des médicaments qui auront sur eux un effet plus nuisible que bénéfique. Une des pistes de recherche privilégiées par le Dr Cribb est l'identification de composantes génétiques particulières que peuvent très bien partager humains et animaux. Ses travaux l'amenant à étudier le métabolisme humain et la manière dont il agit sur l'absorption des médicaments, le chercheur participe aussi à un projet de recherche sur le cancer du sein. Il étudie notamment les différentes façons dont l'organisme féminin absorbe les estrogènes et tente d'établir dans quelle mesure ce phénomène peut expliquer que certaines femmes développent un cancer du sein et d'autres non.

«Nous tentons de colliger des informations et d'en dégager des connaissances qui vont nous permettre de fabriquer des médicaments plus sûrs», affirme le Dr. Cribb. «L'aspect critique de cette recherche réside dans le fait qu'elle a le potentiel de faire avancer autant la médecine humaine que la médecine vétérinaire. En réunissant ces deux disciplines autour de ce problème, on peut développer une approche originale pour y faire face.»

Retombées

Les recherches du Dr Cribb ont plusieurs objectifs. D'abord, en utilisant des modèles humains, il espère en arriver à identifier les facteurs qui causent une intolérance aux médicaments tant chez les humains que chez les animaux. Ensuite, il souhaite parvenir à identifier les individus - humains et animaux - susceptibles de réagir à ces médicaments, afin d'éviter que les médecins leur prescrivent des médicaments potentiellement dangereux. Enfin, cette recherche devrait permettre au Dr Cribb de mettre au point des méthodes pour diagnostiquer et soigner plus facilement ce type de patients.

Des études américaines démontrent que les réactions associées aux médicaments sont une important cause de décès. En se basant sur ces données et sur d'autres facteurs, le Dr Cribb estime que ce phénomène, tout aussi important au Canada, est à l'origine chez nous d'un nombre proportionnellement équivalent de décès. Par contre, il précise qu'il est difficile d'obtenir des statistiques fiables parce que la précision des données relatives aux décès causés par une intolérance aux médicaments dépend de la capacité des médecins de famille de pouvoir l'identifier. Même dans les cas où la cause du décès est clairement identifiée, il faut que ces médecins surchargés de travail trouvent le temps de signaler le fait aux compagnies pharmaceutiques et à Santé Canada. «Il existe plusieurs maillons faibles dans notre système de santé», explique le Dr Cribb. «Je ne tiens pas ici à minimiser les efforts qui sont faits, mais je suis convaincu que nous ne disposons pas, pour le moment, d'un système à toute épreuve.»

L'intolérance aux médicaments coûte cher. Une récente étude canadienne démontre que les traitements administrés à des patients souffrants d'intolérance de nature idiosyncratique aux anticonvulsivants coûtent en moyenne plus de 3000 $. C'est ce même type d'intolérance qui entraîne le retrait de certains médicaments des tablettes du pharmacien, ce qui se traduit par des pertes énormes pour les compagnies pharmaceutiques qui ont investi des millions pour les mettre au point. Le retrait d'un médicament prive aussi les patients qui n'ont pas de réactions négatives d'un remède efficace.

Le Dr Cribb est convaincu que, d'ici 10 ans, la pharmacogénomique va révolutionner le domaine des thérapies par médicaments. Déjà, les chercheurs peuvent prédire quels types de personnes possèdent un potentiel élevé d'intolérance à certains médicaments. Le spécialiste entrevoit, dans un avenir proche, que l'étude du profil génétique de chaque individu va permettre aux médecins de prescrire des médicaments plus sécuritaires et plus efficaces. Mais la collecte de ce type d'informations pose aussi des problèmes d'éthique, notamment au niveau de la protection de la vie privée. La diffusion de telles données pourrait nuire aux individus, en particulier si elles étaient divulguées aux compagnies d'assurance et aux employeurs. «Les études démontrent clairement que nous pourrions améliorer nos médicaments mais que nous devrions pour cela connaître par avance le profil génétique de chaque individu. Vous voyez la nature réelle du problème d'éthique?» lance le Dr Cribb.

Cette question mérite d'être débattue et risque fort de nourrir les controverses au Canada durant les prochaines années.

Partenaires

Par l'entremise du Laboratoire de recherche sur la sécurité des médicaments et des produits chimiques de l'Université de l'Île-du--Prince-Édouard, Alastair Cribb est engagé dans un partenariat fructueux avec l'Initiative canadienne pour la recherche sur le cancer du sein. Ce projet commun comprend une étude portant sur 1200 femmes de l'Île-du-Prince-Édouard dont l'objectif est d'identifier les liens qui existent entre le cancer du sein et les estrogènes.

Le Dr Cribb se concentre sur l'étude des enzymes qui absorbent les estrogènes dans le corps de la femme. La grande question est de savoir si les variantes génétiques qui influencent ce processus peuvent expliquer pourquoi certaines femmes développent un cancer du sein et d'autres pas. En d'autres termes, l'intérêt principal de notre chercheur se situe au niveau des facteurs génétiques qui influencent ce phénomène, comme c'est le cas dans ses travaux de recherche sur les intolérances aux médicaments.

«Cette recherche est essentielle», souligne le Dr Dagny Dryer, directrice de l'oncologie médicale au Centre de traitement du cancer de l'Île-du-Prince-Édouard. «Certains gènes que l'on croit associés à une sensibilité accrue au cancer du sein n'ont été décelés que chez 5 % des femmes atteintes de ce type de cancer. Il y a lieu de penser que 30 % des cas de cancer du sein sont d'origine génétique. Ceci est une hypothèse qu'il faut absolument vérifier», explique-t-elle.

Si tel est le cas, cela veut dire que pour 70 % des femmes atteintes du cancer du sein, il est extrêmement difficile de poser un diagnostic préventif. «Les travaux du Dr Cribb pourraient aboutir à l'identification de certains procédés métaboliques alternatifs reliés à l'assimilation des estrogènes et qui rendent les sujets vulnérables au cancer du sein», ajoute le Dr Dryer. «Il est fort probable que ces femmes doivent être placées dans un programme de traitement préventif. »

Le Dr. Dryer travaille avec le Dr. Cribb et le Laboratoire de recherche sur la sécurité des médicaments et des produits chimiques de l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard en ciblant et en sensibilisant les patientes de sa clinique médicale. La participation des patientes à l'étude en cours se résume à se porter volontaire pour un prélèvement de sérosité buccale. Ces prélèvements sont ensuite analysés par le Dr Cribb qui compare les échantillons provenant de 300 femmes cancéreuses avec ceux qui proviennent de 1200 femmes non-cancéreuses.

«Nous n'envisageons pas cette méthode comme un moyen de faire des tests de nature génétique pour identifier les femmes à risque mais plutôt comme une façon d'identifier les procédés métaboliques alternatifs qui pourraient être modifiés grâce à un changement de style de vie», ajoute le Dr Cribb. Cette recherche mènerait, entre autres, à d'identifier le régime alimentaire que pourraient adopter les femmes à risque afin de modifier la façon dont leur organisme absorbe les estrogènes. Une technique simple qui pourrait réduire leurs risques de développer un cancer.

Selon le Dr Marilyn Schneider, directrice exécutive de l'Initiative canadienne pour la recherche sur le cancer du sein, le Dr Cribb est l'un des meilleurs chercheurs au monde à se pencher ainsi sur cette question. «Son approche est novatrice» dit celle dont l'organisation soutient financièrement cette recherche depuis juillet 2000. «Sa prémisse se résume à une question fondamentale: quels sont les facteurs internes qui influencent la façon dont le corps des femmes absorbe les estrogènes? »

«Le problème de base, c'est qu'on fait face une augmentation du taux de cancer du sein. Les gens sont inquiets lorsqu'on évoque les causes potentielles de cette augmentation. Pourquoi certaines femmes sont-elles atteintes et d'autres pas? Il est important de répondre à cette question», ajoute le Dr Schneider.

Elle est convaincue que c'est grâce à ce genre de partenariat que l'on va éventuellement trouver des pistes de solutions. «Le combat contre une telle maladie et l'atteinte de résultats spécifiques requièrent une approche concertée. La répartition des efforts doit être coordonnée: les partenariats complémentaires sont beaucoup plus efficaces que les efforts isolés. »