Arm in arm through changing times

Bras dessus, bras dessous vers un avenir meilleur

1 novembre 2005

« Bonjour Discovery! Nous avons pour vous une magnifique journée dans l’espace. »

De sa voix chantante, au léger accent canadien-français, l’astronaute Julie Payette souhaite à l’équipage de la navette Discovery un bon retour dans l’espace. C’est une voix canadienne qui assure le lien avec la terre, parce que c’est grâce au Canada que les États-Unis ont pu reprendre leur programme spatial après la catastrophe de la navette Columbia.

Afin d’assurer la sécurité de ses équipages, la NASA s’est tournée vers le Canada, qui ne s’est pas fait prier pour donner un coup de main ou, plus exactement, un coup de bras.

Il y a deux ans, un morceau de mousse isolante de la taille d’une valise entraînait la chute fatale d’un vaisseau spatial d’un milliard de dollars. Et il semble qu’après un milliard de dollars de rectifications, le problème n’est toujours pas réglé. On aurait dit la reprise d’une scène d’horreur au décollage de Discovery :  un morceau de mousse se détache du réservoir et passe près de perforer une aile, encore! Mais cette fois, l’équipage a des yeux pour examiner le dommage... des yeux canadiens.

Le célèbre « bras canadien » a été modifié pour recevoir une rallonge d’égale longueur, au bout de laquelle est fixée une caméra laser. C’est ainsi que les astronautes ont pu examiner des parties du vaisseau qui échappaient au malheureux équipage de Columbia et pousser un soupir de soulagement en constatant que les dégâts étaient mineurs et ne compromettraient pas la rentrée dans l’atmosphère.

C’est typique du Canada de fournir à ses partenaires internationaux un apport scientifique et technique du plus haut calibre, sans faire de bruit outre mesure.

Les trois plus grands projets scientifiques canadiens sont à peu près invisibles au grand public. Pourtant, notre réputation en ce domaine fait le tour du monde. Des physiciens viennent de partout à Sudbury, où ils enfilent casque de sûreté, bottes de caoutchouc et salopette pour s’enfoncer à plus de 2 000 mètres dans une mine de nickel qui abrite une installation unique au monde, l’Observatoire de neutrinos, une immense sphère d’acrylique remplie d’eau lourde qui capture des particules infinitésimales produites au centre du soleil. Imaginez : on se rend sous terre pour découvrir ce qui fait briller le soleil!

Des astronomes grimpent à plus de 4 000 mètres pour atteindre le sommet du Mauna Kea, un volcan éteint d’Hawaii, où se trouve la plus grande concentration de télescopes au monde, dont deux qui ont bénéficié du savoir-faire canadien. Les télescopes Gemini et Canada-France-Hawaii sont équipés d’ingénieux dispositifs réfléchissants qui, par vibration, éliminent le scintillement des étoiles. Les images sont tellement nettes, qu’elles commencent à rivaliser avec celles du télescope spatial Hubble.

Au coeur du pays se trouve notre plus grand laboratoire de recherche, le Centre de rayonnement synchrotron de Saskatoon. Deux anneaux magnétiques grands comme un aréna accélèrent les électrons jusqu’à une vitesse proche de celle de la lumière. Forcés de tourner en rond, les électrons émettent le rayonnement le plus puissant qui soit, un million de fois plus intense que celui du soleil. Des scientifiques du monde entier font la queue pour pouvoir examiner sous cet « éclairage » à peu près n’importe quoi, depuis la vase contaminée extraite au fond de lacs pollués jusqu’à la structure moléculaire des médicaments.

Nous ne tirons pas vanité de nos réalisations scientifiques, mais nous jouissons d’une solide réputation là où ça compte, et cela nous confère une responsabilité. On a besoin de la matière grise canadienne pour cerner quelques-uns des problèmes les plus graves de notre civilisation, des problèmes de changement climatique, de qualité de l’eau et d’énergie.

Le réchauffement planétaire a des effets indéniables, qui se manifestent maintenant et avec encore plus d’acuité sous les hautes latitudes. Le Nord canadien enregistre déjà des hausses de température deux fois plus grandes que la moyenne planétaire. Des chercheurs du Canada et d’autres pays du cercle polaire suivent ces changements depuis des décennies et, franchement, ils sont alarmés.

S’il y a une bombe à retardement qui nous menace dans l’immédiat, c’est bien la disparition de la neige et de la glace de l’Arctique. Selon une étude internationale publiée en 2004 (Arctic Impact Assessment Study), la calotte polaire de l’océan Arctique s’est amincie depuis une trentaine d’années, perdant par endroits jusqu’à 40% de son épaisseur, et la superficie d’eau libre durant les mois d’été a augmenté d’environ un million de kilomètres carrés depuis les années 60. À ce rythme-là, le pôle Nord lui-même sera libre de glace en été d’ici 50 ans. Pour notre planète, c’est un changement lourd de conséquences.

Si la glace blanche fait place à l’eau de mer foncée sur le toit du monde, c’est l’équilibre thermique de la planète entière qui est menacé. Les astronomes diraient qu’on modifie l’albédo, c’est-à-dire le rapport entre la quantité de rayonnement solaire qui est absorbée par la surface et celle qui retourne dans l’espace par réverbération. La glace blanche réfléchit presque toute la lumière qu’elle reçoit, tandis que l’eau sombre absorbe l’énergie solaire.

Avec la fonte du pergélisol — qui fait pourrir la matière végétale ancienne et libère du méthane (un autre gaz à effet de serre) — ce changement de couleur dans l’Arctique déclenchera une réaction en chaîne complexe, qui touchera la circulation et la salinité des océans, les populations de poissons, les oiseaux et les animaux migrateurs, les terres environnantes, et ainsi de suite dans une spirale sans fin.

Bien sûr, il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. Les transporteurs maritimes seront ravis de voir s’ouvrir au nord un nouveau raccourci entre l’Atlantique et le Pacifique. Les communautés nordiques accueilleront volontiers les emplois et les revenus qui viendront avec l’extraction du pétrole, du gaz naturel et des diamants qui dorment là-haut, une activité économique qui entraînera, bien entendu, son lot de conséquences environnementales.

Les Canadiens sont donc exposés plus que d’autres au changement climatique, mais ils sont en mesure aussi de jouer un grand rôle dans la solution. S’il faut commencer par réduire les émissions de carbone, nous pouvons donner l’exemple dès aujourd’hui. Nous sommes les ogres de l’énergie; nous en consommons plus par habitant que n’importe qui d’autre, ou presque. Comme première étape, il est assez aisé de relever notre « défi d’une tonne ». L’avenir exigera davantage de notre matière grise.

Pour assurer un avenir propre et sain, on craint qu’il faille passer par une révolution, jeter tout ce qui est mauvais et faire place à du nouveau. Or, les révolutions sont rarement agréables. Elles chambardent l’ordre établi et font souffrir des gens. Ce que nous voulons plutôt, c’est une évolution, un changement graduel vers quelque chose de mieux. Nous savons comment faire, d’ailleurs. Prenons comme exemple l’écoute de la musique. Il y a une centaine d’années, il fallait être dans la même pièce que les musiciens. Puis Edison a mis au point le cylindre de cire où on pouvait graver la musique pour l’écouter plus tard chez soi. Se sont succédé ensuite le disque plat joué sur table tournante, la bobine de magnétophone, la cartouche huit-pistes des voitures, puis la cassette, le disque compact et, maintenant, le lecteur MP3 et le iPod qu’on peut traîner partout. La technologie a évolué, mais l’action d’écouter de la musique est restée la même. Mozart nous chavire autant en fichier informatique qu’en salle de concert.

Nous accueillons à bras ouverts la nouvelle technologie dans le monde de l’électronique, mais nous résistons au changement dès qu’il s’agit d’énergie et de transport. Peut-être ne voyons-nous pas à quel point nos moteurs actuels gaspillent l’énergie. La petite cylindrée que nous trouvons économe de combustible n’utilise qu’une fraction de l’énergie contenue dans l’essence; la majeure partie se perd sous forme de chaleur. De chaque dollar qu’on met dans son réservoir, seulement 20 cents environ servent à faire tourner les roues. Ainsi le veut le moteur standard à combustion interne, une invention vieille de 150 ans, soit dit en passant. Ne serait-il pas temps de reléguer cette technologie aux musées et de trouver autre chose pour actionner des roues?

À Vancouver, la société Ballard Power fabrique déjà des piles à combustible pour la voiture à hydrogène de demain, mais ce n’est qu’un début. Ce qu’il nous faut, c’est un véhicule propre à 100%. Un bolide à émission nulle, capable de surpasser la performance d’une grosse huit-cylindres sans rien perdre de cette élégance sensuelle qui a toujours fait vendre des voitures. Changeons ce qui se trouve sous le capot, et tant mieux pour tout le monde si la nouvelle technologie est attrayante et qu’elle trouve preneur.

Et tant qu’à y être, pourquoi ne pas assainir l’eau? C’est une autre bombe à retardement qui nous guette, cette diminution de la qualité et de la quantité d’eau douce sur la terre. Certains prédisent que l’eau deviendra le principal enjeu du 21e siècle, en regard duquel la crise du pétrole aura l’air d’une partie de plaisir. Là encore, le Canada pourrait donner l’exemple :  nous gaspillons plus d’eau que tout le monde, surtout parce que nous en avons la plus grande part à l’intérieur de nos frontières, mais nous maîtrisons aussi à merveille l’art de la purifier. C’est un système de filtrage portatif canadien, ne l’oublions pas, qu’on a envoyé en Indonésie pour approvisionner en eau potable les victimes du tsunami.

La technologie existe déjà pour qui veut relever ces défis, mais il faudra la coopération des nations pour la mettre en place. Au Canada, notre rôle est de continuer à faire ce que nous faisons le mieux :  donner des yeux à la science et innover en technologie. C’est ainsi qu’avec nos partenaires internationaux, nous marcherons bras dessus, bras dessous vers un avenir plus propre et sain, voire même plus enrichissant.

Nous avons la matière grise pour le faire.

Bob McDonald, animateur de l’émission Quirks and Quarks, radio CBC.

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.