Walking on thin ice

Attention glace fragile!

Les glaces marines de l'Arctique sont en train de disparaître rapidement. Il est important de baliser les questions de souveraineté, d'environnement et de culture : un chercheur de l'Université du Manitoba s'y emploie
1 mars 2007
Pendant bon nombre d’années, David Barber a fait partie des sceptiques en ce qui concerne le changement climatique. Ce spécialiste des glaces marines qui fréquente l’Arctique depuis 1981 avait bien constaté que des modifications importantes affectaient les glaces mais, au départ, il n’y voyait que l’influence de la variabilité naturelle. Toutefois, dès le milieu des années 1990, à mesure que les preuves de l’incidence des gaz à effet de serre sur l’évolution du climat terrestre s’étoffaient — et elles sont particulièrement éclatantes dans l’Arctique —, il a rejoint les rangs des convertis. Ces jours-ci, David Barber, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en science du système arctique à l’Université du Manitoba, n’hésite plus à exprimer son inquiétude quant aux dangers du réchauffement planétaire. Il est en outre l’auteur de certaines des meilleures études scientifiques qui corroborent la nécessité de passer à l’action — avant qu’il ne soit trop tard.
 

Au cours des cinq dernières années, Barber a été l’un des chercheurs principaux de l’Étude internationale du plateau continental arctique canadien (CASES). Cette étude a mobilisé quelque 400 scientifiques issus de 11 pays en vue d’examiner les causes et les conséquences, pour l’écosystème et le climat, de l’amincissement et de la disparition des glaces dans l’océan Arctique. La plateforme de recherche du projet CASES est un ancien brise-glace de la Garde côtière canadienne, l’Amundsen, transformé en navire de pointe pour la recherche scientifique au coût de 27,7 millions de dollars.

En 2003, le NGCC Amundsen a effectué son voyage scientifique inaugural dans la partie méridionale de la mer de Beaufort, où il a été volontairement immobilisé dans les glaces pendant six mois. Des équipes de scientifiques se relayant aux six semaines ont sondé tous les aspects imaginables de cet écosystème marin éloigné. « Dans l’univers physique, nous avons tout étudié, de la haute atmosphère jusqu’au fond de l’océan, explique Barber. Dans l’univers biologique, nous avons observé l’influence des glaces marines sur toutes les formes de vie, des virus aux baleines en passant par les ours polaires. » Depuis, l’Amundsen transporte chaque année dans l’Arctique son lot de chercheurs qui continuent de prélever des échantillons et mettent sur pied des observatoires dans le cadre de l’initiative ArcticNet.

ArcticNet est le seul Réseau de centres d’excellence du Canada en milieu nordique, et constitue le plus vaste réseau de recherche sur l’Arctique dans le monde. Réunissant des chercheurs en sciences naturelles, en sciences de la santé et en sciences sociales provenant de centres d’excellences de partout au Canada — et de 11 autres pays —, ArcticNet met à profit les systèmes de connaissances et de surveillance mis en place par le projet CASES. Le réseau vise à fournir une image d’ensemble des répercussions des changements climatiques en élargissant les aspects pris en compte à des considérations comme la santé humaine et le mode d’occupation du territoire par les Inuits.

Ce que les scientifiques ont constaté c’est que les glaces marines de l’Arctique disparaissent à un rythme alarmant. Des données satellite indiquent que la banquise constituée de glace pluri-annuelle (par opposition à la glace de première année qui se forme à l’automne et fond à la fin de l’hiver) régresse chaque année de 74 000 kilomètres carrés, soit l’équivalent de la superficie du lac Supérieur. Comme le phénomène est à l’œuvre depuis bientôt 30 ans, c’est plus de deux millions de kilomètres carrés de glace qui ont ainsi disparu. À ce rythme, on prévoit qu’en 2050 — et peut-être beaucoup plus tôt si les tendances observées récemment se maintiennent — il n’y aura plus de glace dans l’Arctique durant la saison estivale.

Pourquoi ce phénomène est-il si important ? D’abord, notons que le légendaire passage du Nord-Ouest deviendra finalement navigable, un développement qui pourrait bien sûr plaire aux sociétés de transport maritime ou aux pétrolières, mais qui accroîtra les risques environnementaux dans la région. Dans l’Arctique, tous les aspects ou presque de la vie sont liés aux glaces marines. Les Inuits y ont des parcours de chasse. Les ours polaires tirent profit de leur blancheur pour surprendre les phoques. Et ces derniers allaitent leurs petits dans des cavités des crêtes de glace. Hommes et animaux devront donc s’adapter très rapidement — pour autant que cela soit possible. « Ce qu’il faut avant tout garder à l’esprit, dit Barber, c’est que l’absence saisonnière de glace dans l’Arctique est un phénomène qui ne s’est pas produit depuis au moins un million d’années. Qui plus est, la transformation s’est opérée très rapidement. Il n’existe pas de précédent comparable, dans l’histoire de la terre, à la situation que nous connaissons actuellement. »

La portée de ces changements s’étend bien au-delà des frontières de l’Arctique, la région agissant comme une sorte de grand échangeur thermique pour la planète. Traditionnellement, les glaces de l’Arctique qui persistaient pendant l’été réfléchissaient jusqu’à 95 % du rayonnement solaire, tempérant d’autant le climat du globe. Une fois la glace disparue, toute cette chaleur sera absorbée par l’océan, puis relâchée dans l’atmosphère et circulera ensuite à l’échelle de la planète, ce qui accentuera encore le réchauffement.

Barber aimerait bien entendu assister à un ralentissement, voire à une inversion, de ces tendances, mais il estime prudent d’en apprendre d’abord davantage sur les effets à long terme du réchauffement sur l’écosystème arctique. C’est la raison pour laquelle il a accepté de diriger la plus importante initiative menée par le Canada dans le cadre de l’Année polaire internationale. Ce projet de 40 millions de dollars, auquel participeront des scientifiques d’une douzaine de pays, permettra d’étudier un phénomène connu sous le nom de système circumpolaire de chenaux de séparation, qui entraîne la formation d’étendues d’eau libre entourées de glace marine même en plein cœur de l’hiver.

Barber et d’autres chercheurs se trouveront cet hiver à bord de l’Amundsen pour étudier l’un de ces chenaux situé à proximité de l’île de Banks, dans les Territoires du Nord-Ouest. Ils observeront ce qui se passe à tous les niveaux de l’écosystème dans un milieu bien circonscrit de l’Arctique, afin de déterminer ce qui est susceptible de se produire à l’échelle de la région d’ici quelques décennies. Il s’agit de recherches pionnières. On peut déplorer qu’elles soient issues de la nécessité plutôt que de la seule passion de la découverte.

Retombées

Zoom

Les glaces marines de l’Arctique disparaissent à un rythme sans précédent dans l’histoire. Ce fait étant confirmé, les recherches que mène David Barber sont importantes pour bon nombre de raisons. Dans le monde du commerce, elles intéressent particulièrement les sociétés de transport maritime, qui s’efforcent d’évaluer à quel moment le passage du Nord-Ouest et d’autres voies navigables d’importance cruciale sont susceptibles de s’ouvrir à la navigation saisonnière dans l’Arctique. Pour des raisons semblables, la Garde côtière canadienne suit également de près ces recherches.

Sur le plan culturel, des organismes tels Inuit Tapiriit Kanatami, qui représente quatre régions inuites au Canada, utilisent les données de Barber afin d’établir comment le réchauffement de la planète nuit au mode de vie traditionnel des communautés inuites.

Les recherches de Barber intéressent également la communauté scientifique internationale, et en particulier les spécialistes qui tentent de comprendre le changement climatique à l’échelle du globe, comme ceux de l’Institut international du développement durable établi au Manitoba, de même que ceux qui s’efforcent de protéger les animaux et leurs habitats.

Parallèlement, des conseillers en matière de politiques comme Michael Byers, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en politique et en droit internationaux, se tiennent également au fait des travaux de Barber. Si le passage du Nord-Ouest devenait navigable, de sérieux problèmes de souveraineté et de sécurité se poseraient, particulièrement du fait que les États-Unis contestent la revendication par le Canada de la souveraineté à l’égard de ces eaux. « Si le passage ne se libère pas avant 2050, il n’y a pas urgence pour le pays d’investir dans une force de maintien de l’ordre, affirme Byers. Mais s’il l’on prévoit qu’il pourrait être ouvert à la navigation d’ici 10 à 15 ans, alors il est temps de passer à l’action. »

Bien que les scientifiques du gouvernement aient tendance à se montrer conservateurs dans leurs prévisions, note Byers, des chercheurs comme David Barber publient des données qui laissent croire que l’Arctique pourrait connaître des étés sans glace plus tôt qu’on ne le pense. « Je suis de plus en plus convaincu que le temps presse, dit Byers, mais je ne peux en être sûr. C’est pourquoi je suis extrêmement reconnaissant à David du travail qu’il accomplit pour étayer de façon scientifique les données relatives au rythme de régression des glaces marines. Ces renseignements nous sont nécessaires pour asseoir nos analyses en matière de politiques. » Seules des données objectives recueillies « froidement » par les chercheurs de l’Arctique permettront de mettre en place en temps opportun des politiques gouvernementales efficaces pour protéger les eaux canadiennes.

Partenaires

Le scientifique avec lequel David Barber entretient la collaboration la plus étroite et la plus ancienne est Louis Fortier, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la réponse des écosystèmes marins arctiques au réchauffement climatique à l’Université Laval. Fortier est le directeur scientifique du projet CASES et d’ArcticNet. « Louis est la cheville ouvrière qui a permis la mise en place de CASES, indique Barber. Il a une formation en biologie et j’ai une formation en physique, de sorte que nous nous complétons. »

Barber collabore par ailleurs étroitement avec des scientifiques de l’Université de Miami, de l’Université de l’Alaska et du Norwegian Polar Institute, ainsi qu’avec d’innombrables autres chercheurs dans le monde entier dans le cadre d’initiatives multidisciplinaires comme CASES et ArcticNet. « C’est pour cette raison que nos travaux sont uniques, indique Barber. Nous avons réussi à établir une collaboration à grande échelle et à former des équipes de travail, surtout grâce au fait que nous disposons de cette plateforme de recherche commune qu’est l’Amundsen. Il s’agit donc de collaboration très concrète. Vous sortez sur le pont et, de là, vous pouvez voir une personne qui prélève des échantillons du fond de l’océan tandis qu’une autre étudie la colonne d’eau et qu’une troisième scrute les glaces marines à proximité à partir d’une petite embarcation. Au cours de la soirée, ces mêmes personnes se réunissent autour d’une bière et partagent l’information recueillie. Le concept de réseautage n’a rien d’abstrait pour nous. Il constitue un aspect très concret de notre vie quotidienne dans l’Arctique. »

Pour en savoir plus

Pour en savoir plus sur les politiques publiques à l’échelle mondiale, visitez le Liu Institute for Global Issues (Site anglophone).

Découvrez le Centre for Earth Observation Science (Site anglophone).