Bringing up babies

Apprendre à parler...

Un jeu d'enfants qui fascine les chercheurs
1 février 2002

Janet Werker, 49 ans, passe ses journées à regarder le monde avec des yeux d'enfant.

Cette psychologue, spécialiste du développement du langage à l'Université de la Colombie-Britannique, croit qu'il est essentiel de renouer avec l'enfant en soi si on espère comprendre comment les bambins apprennent à parler.

Elle consacre donc la majeure partie de son temps à observer des bébés réagir lorsqu'ils sont confrontés à différents types de stimulus visuels et sonores. Question de percer le fascinant mystère de l'apprentissage de la parole par des jeunes enfants.

Et elle va de surprises en découvertes. Au cours de sa première année, dès sa naissance et peut-être même dans le ventre de sa mère, l'enfant apprivoise le langage qu'il entend. Rapidement, il distingue les différentes langues parlées, identifie les rythmes propres au langage ainsi que les caractéristiques de certains sons et de certaines syllabes. Ces éléments lui permettront ensuite de reconnaître les mots.

Mais comment fait-il? Là est la question, pense Janet Werker, qui entend bien trouver les réponses.

Prévenir les délais d'apprentissage... sans délai
Titulaire d'une Chaire de recherche du Canada, Werker croit que l'identification des principales étapes du développement du langage pourrait éventuellement aider les enfants qui ont des problèmes d'élocution, de compréhension et d'apprentissage. Pour s'épanouir normalement, un enfant doit franchir de façon ponctuelle, normale et complète tous les stages de l'apprentissage des facultés perceptuelles qui lui permettent de capter et d'enregistrer les différentes composantes du langage. Le moindre retard entraînerait des problèmes langagiers qui se manifesteraient plus tard dans la vie.

De sérieux indices permettent de croire que ces facultés perceptuelles se développent à un très jeune âge. La plupart des parents seraient d'ailleurs surpris de constater la somme d'informations qu'un enfant de 2 mois peut assimiler. Incapable de sourire sur demande, ni de s'asseoir ou de se retourner, il peut par contre distinguer une parole du brouhaha environnant. Il préfère déjà entendre une voix humaine plutôt que n'importe quel autre son, même ceux qui y ressemblent étroitement.

Au cours des mois suivants, l'enfant va apprendre à reconnaître les mots, donc à les isoler du flot sonore qui se bouscule à ses oreilles. Un nouveau-né peut même arriver à distinguer sa langue maternelle d'une langue étrangère. Les travaux du professeur Werker indiquent aussi que les enfants qui ont été exposés à deux langues durant la période de gestation démontrent dès la naissance des aptitudes naturelles pour l'apprentissage de chacune de ces langues. Au niveau de la perception, les nouveau-nés peuvent déjà regrouper les mots par catégories. Ils sont capables de distinguer les mots lexicaux (noms, verbes et adjectifs), des mots-outils (prépositions et articles). Dès l'âge de 6 mois, ils réagissent davantage lorsqu'ils entendent des mots lexicaux.

Si, comme la majorité des gens, vous êtes convaincu que le poupon blotti au creux de sa poussette semble totalement déconnecté du monde qui l'entoure, vous allez avoir des surprises.

Janet Werker a amorcé ses travaux de recherche en observant l'évolution des facultés langagières de ses propres enfants. De ces observations maternelles est né le désir d'étudier ces sensibilités perceptuelles qui se manifestent naturellement chez les nouveau-nés et qui sont essentielles au développement des facultés qui nous permettent de communiquer verbalement.

Pour Janet Werker, la parole est une faculté quasi-miraculeuse, la caractéristique humaine sans doute la plus raffinée. La facilité apparente avec laquelle la plupart d'entre-nous apprenons à parler est difficile à expliquer, dit-elle. Ses recherches ont donc pour but de comprendre ce processus mystérieux, complexe et fascinant.

Retombées

La majorité des parents, surtout ceux qui élèvent leur premier enfant, ne sont pas conscients des principales étapes que doit franchir leur progéniture pour que ses habiletés langagières se développent normalement. Les problèmes sont la plupart du temps identifiés par les éducateurs à la pré-maternelle ou à la maternelle. Malheureusement, dans plusieurs cas, il est déjà trop tard.

Les problèmes de langage passent souvent inaperçus jusqu'à ce que l'enfant atteigne l'âge de 3 ou 4 ans. À cause du manque de ressources, cela signifie que l'enfant ne sera probablement pas traité avant d'avoir 5 ou 6 ans. Or, tout délai peut entraîner des dommages permanents: problèmes académiques, pauvre estime de soi, abus de drogues et d'alcool, choix de carrière limité. D'où l'importance des travaux du professeur Werker.

Elle met au point des techniques qui visent à identifier les différentes étapes de développement que franchit l'enfant afin d'en arriver à comprendre une langue et à s'exprimer. Ses recherches pourraient permettre d'identifier les problèmes du langage dès les premières phases de s on développement. On pourrait ainsi offrir au corps médical et aux thérapeutes du langage une grille d'analyse qui leur permettrait d'intervenir immédiatement en cas de problèmes afin d'éviter que le processus d'apprentissage du langage dérape de manière irréversible.

Le professeur Werker a observé que les enfants qui ont de la difficulté à prononcer certains mots sont moins enclins à reconnaître les indices visuels qu'utilisent les autres enfants du même âge pour les aider à comprendre la langue parlée. Elle en conclut qu'il est important d'établir un contact visuel avec l'enfant lorsqu'on lui parle.

Sur le plan pratique, elle compte mettre au point des tests simples qui permettraient aux infirmières et aux médecins de famille de vérifier la progression du développement du langage chez les enfants. Un test qui identifierait les enfants dont le développement diffère de la moyenne établie rendrait possibles certaines interventions qui empêcheraient un problème mineur de se muer en handicap majeur.

Les recherches et les théories du professeur Werker auront d'importantes retombées. Les chercheurs ont découvert des liens entre la maîtrise du langage et le développement d'aptitudes supérieures en lecture et en écriture. Une corrélation qui vaut cher dans l'économie canadienne du savoir.

Ses recherches se penchent sur les liens entre les facultés perceptuelles du langage à l'enfance et le niveau d'alphabétisation à l'âge adulte. Janet Werker est donc plus convaincue que jamais de la nécessité d'identifier les problèmes très tôt afin de pouvoir aider les enfants qui en ont besoin à atteindre leur plein potentiel.

Partenaires

Malgré le fait qu'elle se sent bien seule dans un domaine de recherche presque vierge, Janet Werker ne ménage pas les efforts pour partager son savoir et travailler avec d'autres spécialistes. Car dans ce genre de travail, le partenariat est de mise. Ces découvertes vont notamment permettre à ses partenaires de pousser plus loin les connaissances sur les premières phases du développement du cerveau et sur l'acquisition du langage.

Le nouveau laboratoire financé avec l'appui de la FCI est situé au Département de psychologie de l'Université de la Colombie-Britannique. Elle a également un laboratoire pour les nourrissons au BC Children and Women's Health Center. Enfin, elle travaille avec le Centre de santé régional de la vallée du Fraser en vue d'établir un laboratoire dans un des centres de santé locaux. Le professeur Werker est membre du Human Early Learning Program, un regroupement multidisciplinaire de chercheurs de l'Université de la Colombie-Britannique, qui s'intéresse au développement de l'être humain, de son état cellulaire jusqu'à son intégration sociale.

Demandez à n'importe quel chercheur quel est l'élément principal derrière ses travaux, et il vous répondra : le financement. La construction du nouveau laboratoire du professeur Werker à été rendue possible grâce à l'aide financière de la Fondation canadienne pour l'innovation, du Fonds provincial de développement des connaissances de la Colombie-Britannique et de UBC.