Pain killers

Antidouleur

1 février 2004

Trois à quatre fois par jour, les employés des unités néonatales de soins intensifs de partout au pays piquent le talon de leurs tout petits patients prématurés pour prélever du sang.

Pesant environ 1,4 kg chacun, ces enfants prématurés n’ont pas encore entièrement développé les mécanismes d’adaptation dont ils ont besoin pour affronter la douleur qu’entraînent les prises de sang nécessaires aux divers examens critiques. Il est donc très fréquent que la souffrance fasse partie des premières semaines de leur vie.

En plus des interminables tests qu’ils doivent subir, ces prématurés sont souvent branchés à des ventilateurs ou intubés — des tubes sont introduits dans leur gorge pour les aider à respirer. La douleur constante, associée aux nombreux actes médicaux que doivent endurer ces petits êtres, parfois jusqu’à 14 par jour, est lourde pour des bébés qui devraient encore jouir de la chaleur et de la sécurité de l’utérus de leur mère.

À l’Université McGill, Celeste Johnston travaille avec ses collègues à une nouvelle initiative de recherche multicentrique sur la douleur pour trouver des moyens d’apaiser cette souffrance. « Il ne s’agit pas de chiffres négligeables, puisque environ 8 pour cent des bébés du Canada naissent prématurément », affirme Celeste Johnston, professeure James McGill et directrice associée de la recherche à la McGill School of Nursing. Ses travaux visent tout particulièrement à explorer des façons d’apaiser la douleur chez les prématurés sans recourir aux médicaments. La raison : on craint les effets à long terme des produits pharmaceutiques sur les bébés dont le développement n’est pas terminé.

Alors, quel est donc le premier indice à prendre en considération dans la quête de la maîtrise de la douleur ? Les chercheurs savent déjà que la présence de la mère diminue la réaction à la douleur de ces frêles nourrissons. Ils se tournent donc vers une solution simple et efficace, connue sous le nom de « méthode kangourou ». Celle-ci consiste à mettre le bébé et la mère peau contre peau et à les enrouler dans une couverture pendant que les membres de l’équipe soignante font des prélèvements sanguins sur le talon du bébé ou effectuent d’autres examens. L’approche semble fonctionner. Mais qu’arrive-t-il si la mère doit quitter l’hôpital après l’accouchement et que le bébé doit continuer à subir des tests pendant son absence ? « Nous menons une étude sur les cas dans lesquels la mère ne peut être présente pour appliquer la technique kangourou. Ainsi, nous enregistrons la voix de cette dernière comme si elle était filtrée par un liquide », explique Celeste Johnston. Ce mimétisme a pour but de faire entendre au bébé la voix familière de sa mère, telle qu’il la percevait quand il baignait en toute sécurité dans le liquide amniotique.

La maîtrise de la douleur chez les prématurés n’est qu’un des projets en cours dans le cadre de la Multicentre Pain Research Initiative. Les chercheurs de l’Université McGill (Centre for Research on Pain), de l’Université Laval et de l’Université de Montréal ont formé une alliance pour examiner la nature et le problème de la douleur sous toutes ses formes, incluant les multiples facettes de la douleur éprouvée par les personnes âgées, une population sans cesse croissante. Ils ont créé l’Initiative québécoise de recherche sur la douleur (IQRD), un réseau de chercheurs travaillant au profit des installations financées par la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI). Grâce à ces initiatives, les chercheurs explorent certaines questions, notamment les modèles de base de la transmission de la douleur, les approches d’imagerie servant à suivre son cheminement dans le corps et l’évaluation de la douleur liée aux troubles du sommeil ou chez les patients atteints de brûlures.

« Quand j’ai commencé cette recherche, il y a 20 ans, il était tabou de travailler sur la douleur, explique Yves De Koninck directeur scientifique de l’IQRD et chef de projet. Dans notre société macho, nous avons tendance à croire que le fait de maîtriser notre douleur nous rend plus fort et plus résistant. »

Selon Yves De Koninck, la recherche a changé l’attitude de la communauté médicale à l’égard de la douleur. Plutôt que de la percevoir comme un symptôme, les professionnels de la santé commencent à prendre conscience du fait que la douleur est un problème en soi et qu’elle constitue en fait le facteur le plus débilitant de bien des maladies qu’ils traitent.

Retombées

On dit souvent que la douleur est l’épidémie silencieuse de notre époque. D’ailleurs, les études effectuées à l’échelle mondiale révèlent que la douleur est la première cause d’incapacité nuisant à la qualité de vie. Entre 10 et 50 pour cent des gens ont souffert de douleur chronique au cours de leur vie. Au Canada, l’Enquête nationale sur la santé de la population de 1994-1995 soutenait que 3,9 millions de Canadiens et de Canadiennes de plus de 15 ans souffrent de douleur chronique. En moyenne, on évalue que, pour chacune de ces quelque 3 millions de personnes, les coûts associés à la douleur se situent entre 10 000 $ et 14 000 $ — perte d’emploi, visites à l’hôpital et dans les services de santé, médicaments.

Après une chirurgie, les nourrissons chez qui la douleur n’est pas traitée — comme ceux qu’étudie Celeste Johnston — risquent davantage de vivre un rétablissement difficile. Ils risquent également plus d’éprouver des douleurs chroniques par la suite. En fait, la recherche donne maintenant à penser que les gens qui endurent le plus de douleur sont plus susceptibles de souffrir de douleur chronique. Par conséquent, pour améliorer la qualité de vie de millions de Canadiens et de Canadiennes, il est essentiel de comprendre les causes de la douleur, ses mécanismes de base et les moyens de la maîtriser et de la diminuer. En outre, cette compréhension est cruciale pour réduire les coûts socioéconomiques de la douleur dans notre société.

« Jusqu’à tout récemment, on ne considérait pas réellement la douleur comme un problème en soi, affirme Yves De Koninck, chef de projet d’une nouvelle initiative québécoise de recherche multicentrique sur la douleur. Le Canada a toujours joué un rôle prépondérant dans le domaine de la recherche sur la douleur. »

Partenaires

La Multicentre Pain Research Initiative et l’IRDQ travaillent avec les entreprises pharmaceutiques, particulièrement avec AstraZeneca — chef de file dans le domaine de la pharmacologie, établi à Londres et en Suède — pour mettre au point de nouveaux analgésiques. La maîtrise de la douleur est une des sept spécialités d’AstraZeneca. Un de ses objectifs est de mettre sur pied des cliniques dotées de matériel d’essais psychophysiques homologué, s’adressant à différentes populations de patients : par exemple, les services de soins aux brûlés, les services de néonatalité ou les laboratoires d’étude de la douleur du Québec. Les cliniques permettent aux chercheurs d’utiliser les mêmes critères de comparaison pour quantifier, mesurer et caractériser la douleur éprouvée par les différents groupes.

Au dire d’Andy Dray, expert scientifique en chef à AstraZeneca, l’entreprise compte sur ses partenariats avec un certain nombre d’universités et avec le McGill Centre for Research on Pain pour réussir ses recherches sur les analgésiques, qui seront ensuite vendues pour traiter la douleur.

Pour aider à égaler la contribution de la FCI à la Multicentre Pain Research Initiative, AstraZeneca avait fait un don de 100 000 $. Elle a récemment ajouté 50 000 $ à ce montant pour le financement de la recherche. L’entreprise a aussi octroyé des fonds à l’initiative du Québec en plus de fournir une chaire industrielle en recherche sur la douleur. « Nous finançons ou parrainons chacune de ces initiatives, parce que nous croyons, particulièrement dans le cas de McGill, qu’elles offrent une concentration unique d’experts mondiaux en matière de recherche et de gestion de la douleur, explique A. Dray. Il s’agit d’une incroyable richesse d’expertise et d’information. » AstraZeneca dispose de son propre centre de recherche sur la douleur à Montréal. Une centaine de chercheurs y travaillent, mais, compte tenu de la taille restreinte de l’établissement, seul du travail de base y est effectué. On se fie donc aux partenariats avec les universités et les hôpitaux pour le travail clinique. Selon Andy Dray, l’entreprise s’est établie à Montréal pour tirer profit des forces reconnues de McGill au chapitre de la compréhension des mécanismes de la douleur. Il ajoute qu’en finançant et en parrainant de la recherche qui favorise ces partenariats, AstraZeneca progresse vers l’atteinte de son but : devenir un chef de file mondial en maîtrise de la douleur. Comme la population vieillit, il s’agit là d’un marché en pleine croissance.

En outre, par l’entremise du programme Valorisation Recherche Québec, le Québec a accordé une subvention d’exploitation des installations de 2 millions de dollars additionnels. Ces capitaux renforceront la collaboration dans le domaine de la recherche et contribueront à payer les salaires.