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Imaginez que lon vous demande de donner
une représentation précise d'une impulsion de lumière
laser qui dure 4,5 /1 000 000 000 000 000ème
de seconde (4,5 femtosecondes). Comment procéder? Par où
commencer?
Vous nimaginez même pas une telle division du temps?
Etant donné quil sagit de l'impulsion de lumière
laser la plus rapide que l'on n'ait jamais produite, ce n'est pas
étonnant. Pour vous éclairer voici quelques explications :
la durée de cette impulsion lumineuse « est à
la minute ce que la minute est à lâge de lunivers »,
en dautres termes, très courte
Toujours pas clair? Reportez-vous à lillustration ci-dessous,
qui représente une impulsion de 4,5 femtosecondes. Elle présente
deux aspects de la lumière. Dans le premier, la lumière
paraît sous la forme dune vague (lignes rouges). Dans
le deuxième, une courte impulsion est représentée
par le total des vagues de longueurs différentes (ligne bleue).
Les graduations sur laxe horizontal sont séparées
de 3 femtosecondes.

Maintenant que vous avez utilisé votre imagination, allons
droit au but. Que peut-on faire avec quelque chose daussi
infinitésimal? Les possibilités sont virtuellement
illimitées et nous offrent un potentiel gigantesque pour
tous les aspects de notre vie. En fait, lorsque lon apprend
comment maîtriser la puissance de cette impulsion de lumière,
il est possible de lutiliser pour des applications aussi diverses
que laugmentation de la vitesse et de la capacité des
moyens de télécommunication ou encore la création
de nouveaux instruments de chirurgie sans transfusion et de diagnostic
sans effraction.
Un pouvoir de concentration petit mais musclé
Malgré la croyance populaire et les images vehiculées
par les médias sur la puissance extraordinaire des lasers,
les scientifiques savent que les impulsions dun laser unique
ne produisent que peu dénergie. Pour avoir une idée
de comparaison assez précise, lénergie générée
par un laser unique se compare à limpact dune
mouche se posant sur le bras dun être humain.
Néanmoins, lorsque la même impulsion de lumière
est comprimée dans une femtoseconde, elle dégage alors
des centaines de gigawatts et acquiert une toute autre puissance.
Le résultat? Il est possible dobtenir une puissance
supérieure à celle produite par le Canada tout entier
durant cette même femtoseconde. On peut aller encore plus
loin. Si lon concentre cette puissance de plusieurs centaines
de gigawatts sur une cible du diamètre d1/100ème
dun cheveu humain, lénergie dégagée
par l'impulsion de lumière est prodigieusement accrue. On
obtiendrait l'équivalent d'un brasier. Du moins cest
ce que lon devrait obtenir. Cette découverte de la
science est si récente que personne dans le monde na
beaucoup dexpérience dune telle concentration
de puissance. Et au fur et à mesure que les scientifiques
continuent de létudier, ils ne cessent de faire de
nouvelles découvertes.
A faible intensité : garder des
molécules dans des poches de lumière
Avant de poursuivre notre enquête sur lénergie
produite par les impulsions de lumière il est nécessaire
de sarrêter sur la nature et la composition des molécules.
Une molécule est constituée de beaucoup délectrons
qui gravitent rapidement autour dun ensemble dions plus
lourds. Les électrons sont maintenus en place par lattraction
entre leur charge négative et la charge positive des ions
plus lourds. Les électrons, en retour, aident à maintenir
les ions ensemble, ce qui forme la molécule. Il sagit
dune relation amicale et solide. Mais la lumière dun
laser concentrée directement sur une molécule «
pousse » à la fois les ions positifs et les électrons
négatifs dans des directions opposées. Etant donné
que les électrons ne sont pas aussi gros que les ions, ils
cèdent les premiers.
Pour mieux comprendre ce qui arrive ensuite il faut imaginer que
la molécule est une balle. Les électrons en mouvement
permettent au faisceau laser de saisir la balle un peu comme lon
saisirait une balle avec la main. (Il est intéressant de
remarquer que si la lumière est assez puissante elle peut
déformer la molécule exactement comme il est possible
de déformer une balle molle NERF® en la pressant.) Une
fois saisie dans la main, la balle épouse chaque mouvement
que la main lui impose. De la même façon, lorsquon
attrape une molécule dans une impulsion lumineuse, on peut
modifier cette dernière et la molécule suivra le mouvement.
Imaginez comment un lanceur de baseball imprime dun tour de
poignet une rotation à la balle pour lui donner de leffet.
Si lon fait la même chose avec une molécule en
« tordant » l'impulsion lumineuse, la molécule
va aussi tourner.
Bienquil sagisse dun nouveau domaine de recherche,
nous avons déjà démontré au Conseil
national de recherches (CNRC) que des faisceaux lasers peuvent déplacer
des molécules et qu'il est possible de concentrer des molécules
comme on concentre la lumière à laide dune
lentille. Nous avons également démontré que
lon peut faire tourner une molécule parfois
si vite qu'elle éclate en morceaux.
Des vibrations plus courtes à des
intensités intermédiaires
Nous venons de dépenser une énergie considérable
pour démontrer quune femtoseconde est très courte.
Et ce sans conteste. Il est temps maintenant de se tourner vers
quelque chose dencore plus court : l'attoseconde. En fait,
les attosecondes sont mille fois plus courtes que les femtosecondes.
Les scientifiques vont bientôt pouvoir produire des impulsions
de lumière laser de 100 attosecondes. La technologie nécessaire
pour le faire requiert des impulsions de lumière de plus
grande intensité que celles requises pour tenir une molécule.
Elles doivent être assez puissantes pour que la force du laser
sur les électrons domine la force qui maintient un électron
dans un atome ou une molécule.
Dès quun électron est libéré,
il est soufflé par la vague lumineuse. Pour bien visualiser
ce qui se passe ensuite, prenons lexemple dun bateau
de secours lancé par un navire dans une mer déchaînée.
Alors quil est détaché du navire, il est balloté
par les vagues. L'équipage du navire doit bien veiller à
ce que le bateau de secours ne heurte pas le navire. De la même
manière, lélectron peut heurter lion dont
il vient de se séparer. Il sensuit alors une collision
violente et lélectron émet de la lumière
de la même manière quun bateau de secours
se brise.
Il est possible de contrôler de façon si précise
la collision entre lélectron et lion que celle-ci
peut être limitée à une durée de 100
attosecondes. Cela signifie que les scientifiques sont sur le point
de réaliser le but de produire des impulsions lumineuses
de 100 attosecondes. Dès que cela sera accompli un nouveau
monde de possibilités souvrira.
À plus haute intensité : la
photographie des réactions chimiques.
Chaque lycéen qui étudie les sciences sait que dans
toute réaction chimique les atomes dune molécule
se réorganisent de façon autonome. Ce phénomène
bien connu nest pas visible à loeil nu. Imaginez
quelles seraient les possibilités s'il était possible
de photographier cette réaction chimique. Comment faire?
Dans des laboratoires du monde entier on y travaille depuis un bon
moment. Les scientifiques ont relevé depuis une quinzaine
dannées le défi d'observer les réactions
chimiques en temps réel et ont réalisé des
progrès considérables. Le prix Nobel 1999 de chimie,
décerné au Dr Ahmed
Zewail, récompense sa contribution considérable à
ce domaine de recherche.
Mais des obstacles demeurent et il reste un long chemin à
faire. Il nest, par exemple, pas possible dutiliser
la lumière visible utilisée par la photographie classique,
car la longueur d'onde de la lumière ordinaire est trop large.
On a pensé à utiliser des rayons X mais ceux-ci sont
difficiles à manipuler et on vient juste de découvrir
comment produire de courtes explosions de rayons X.
Au Conseil national de recherches nous pensons pouvoir obtenir un
résultat proche de la réalisation dune photographie,
du moins pour les petites molécules. Cela nécessiterait
une lumière dune intensité plus forte que celle
utilisée pour créer des impulsions dune attoseconde.
Et si ces impulsions nont pas besoin de produire un « brasier »,
elles doivent être suffisamment puissantes pour libérer
un grand nombre délectrons de leurs ions, rompant ainsi
le lien qui unit les atomes et la molécule.
La possibilité daccomplir une telle tâche réside
dans les ions dont les charges se repoussent naturellement. Quand
les impulsions d'attoseconde sont utilisées pour libérer
un grand nombre délectrons, les ions qui restent sont
tous positivement chargés. Ils explosent comme un pétard.
Ainsi, pour « voir » quelle était la
forme de la molécule juste avant lexplosion, il suffit
de récupérer tous les fragments et de déterminer
doù ils proviennent, pour ensuite les rassembler en
image à laide de graphiques générés
par ordinateur. Si vous voulez une image plus concrète, imaginez
le film d'une voiture remplie dexplosifs. Quand ils explosent,
le toit de la voiture senvole, les portières sont projetées
sur les côtés et les phares vers lavant. En rassemblant
chaque pièce on peut déduire la forme de la voiture
juste avant lexplosion.
Proche de la plus haute intensité :
la relativité
Pour les scientifiques, lun des projets les plus exaltants
est la possibilité de ramener la relativité en laboratoire
où ils peuvent létudier et lutiliser comme
bon leur semble. Les lasers utilisés pour accomplir cet exploit
sont assez petits pour tenir sur une table de salle à manger
et deviendront certainement encore plus petits.
Ainsi, si les scientifiques font preuve dun esprit créatif
suffisant, on pourra un jour profiter dappareils ménagers
ou déquipements hospitaliers qui dépendent de
la relativité. Les scientifiques eux-mêmes sont étonnés
que lon puisse imaginer une utilisation dans la vie de tous
les jours de concepts aussi obscurs et abstraits que la fameuse
équation dAlbert Einstein, E=mc2,
qui a ouvert la voie à de nouvelles théories sur la
lumière et la gravité.
Permettez que je vous explique comment la relativité est
apprivoisée. Einstein a énoncé le principe
quil est impossible pour un objet de dépasser la vitesse
de la lumière, car, dès lors quun objet (quil
soit petit ou grand) frôle cette vitesse, il est retenu par
une masse augmentant de façon constante. Nous savons que
la lumière repousse les électrons et quune lumière
intense les pousse encore plus. À environ 1/10 000e
de lintensité lumineuse la plus forte que lon
puisse techniquement atteindre, tout électron pris dans la
lumière est accéléré, dabord dans
un sens puis dans un autre, suivant loscillation de l'onde
lumineuse. Durant chaque demi-période de l'onde lumineuse,
l'électron se trouve accéléré de l'inertie
à une vitesse proche de celle de la lumière puis de
nouveau stoppé. Ce processus ne prend que 1,5 femtosecondes.
Il est trop tôt pour savoir si lon va réaliser
une découverte suffisamment importante pour justifier lapplication
de la relativité dans nos maisons. Puisquil mest
impossible aujourd'hui de vous fournir une application pratique
de la relativité, permettez-moi de vous présenter
un développement récent de ce domaine de la science.
Une application : écrire des
guides dondes
Au cours des deux dernières décennies nous avons appris
que la technologie du laser ne cesse de progresser quelle
sapplique à la baguette laser, au lecteur CD ou à
la caisse enregistreuse du supermarché. Ceci est aussi vrai
pour les lasers à femtosecondes. Ils deviendront sans doute
un jour des appareils de poche, ce qui permettra de multiples applications.
Une des applications pratiques que nous étudions au CNRC
provient dun domaine de recherche appliquée relatif
à lintégration photonique. Son fonctionnement?
Imaginez la concentration de la lumière sur un matériau
transparent une vitre par exemple. Loin du point de concentration,
la lumière du laser pénètre le verre comme
un rayon de soleil. Cest seulement près du point de
concentration (à lintérieur de la vitre) que
la lumière devient si intense quelle libère
les électrons du matériau, de la même façon
qu'elle les libère de la molécule. Il ny a cependant
pas beaucoup dénergie dans l'impulsion et il y a un
grand nombre de molécules dans le corps solide, donc très
vite l'impulsion perd de la puissance. Violente au départ,
l'impulsion « sessouffle » rapidement.
Parce quelle sessouffle, elle nabîme pas
la vitre mais la modifie légèrement.
On comprend très vite qu'en déplaçant le laser
après chaque tir il est possible de dessiner à lintérieur
du verre (comme on dessine au crayon sur une feuille de papier).
Un déplacement continu permet de dessiner une ligne droite.
Il est possible de diriger la lumière le long de cette ligne
de la même façon que lon dirige lélectricité
le long dun fil de cuivre, ou la lumière le long d'un
guide d'ondes en fibre optique. Tout comme les scientifiques des
années 1960 ont développé la technologie qui
a permis d'intégrer sur une puce de silicone beaucoup de
systèmes électroniques, la technologie daujourdhui,
qui permet décrire à lintérieur
dun matériau transparent, sera lun des outils
les plus importants pour lintégration photonique. Pour
la première fois, il sera possible décrire des
circuits optiques en 3-D.
Ma vision du futur
On dit souvent que les plus beaux jours de la science datent du
début du 20e siècle
où tant de théories fondamentales furent découvertes.
Ces théories expliquent le fonctionnement des éléments
qui composent la nature : les atomes, les molécules,
les solides. Cependant, s'il sagissait dune époque
florissante pour la théorie, « l'expérimentation »
concrète avait du chemin à faire.
À mon avis, lexpérimentation rattrape aujourd'hui
son retard. Les microscopes à effet tunnel nous ont permis
de voir les atomes individuels. Les lasers à femtoseconde
nous ont fourni un outil capable de maîtriser des forces aussi
puissantes que celles qui maintiennent la matière dans son
intégrité. Nous pouvons maintenant non seulement contrôler
ces forces avec une précision incroyable, mais ces outils
nous fournissent des « pinces de lumière »
nous permettant d'entrer dans le micro-monde pour manipuler les
atomes et les molécules à notre guise, ouvrant la
voie à des découvertes majeures dans de nombreux domaines.
Avec de telles découvertes à portée de main,
je pense que notre époque est aussi exaltante et importante
pour lexpérimentation que ne létaient
les années 1920 pour la théorie.
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