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tête@tête avec Palmiro Campagna

Que pouvons-nous apprendre de la conception du chasseur à réaction canadien Arrow 50 ans après sa disparition?
Le 26 août 2009
Le prototype RL-201, lors de sa présentation
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Le prototype RL-201, lors de sa présentation officielle le 4 octobre 1957 (CI-DESSUS). L'aéronef a effectué 25,5 heures de vol, soit le plus grand nombre d'heures parmi les six prototypes, avant que le programme Arrow soit annulé.
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Considéré par plusieurs comme la plus grande prouesse technique canadienne de l’époque, l’avion intercepteur supersonique Arrow de la compagnie Avro était pourtant mis au rancart après la fabrication de cinq prototypes. Un demi-siècle plus tard, des mordus de l’aviation déplorent encore cette perte ainsi que le départ d’employés d’Avro qui quittaient le Canada pour contribuer à la concrétisation des rêves de fusées lunaires de la NASA.

Palmiro Campagna est ingénieur au ministère de la Défense nationale (MDN) à Ottawa. Il a représenté le Canada à l’OTAN dans le domaine des effets électromagnétiques sur l’environnement des avions militaires canadiens et il participe actuellement à la vérification interne de projets. Il a aussi rédigé plusieurs ouvrages sur l’Arrow à partir de renseignements tirés de documents gouvernementaux autrefois classifiés «Secret» et «Très secret» qu’il a obtenus grâce à la Loi sur l’accès à l’information.

InnovationCanada.ca s’est entretenu avec Campagna 50 ans après la destruction des seuls spécimens du premier chasseur à réaction.

InnovationCanada.ca (IC) : Quelle est la découverte la plus étonnante pour les Canadiens au sujet de l’Arrow, 50 ans après sa destruction?

Palmiro Campagna (PC) : La majorité des gens ignorent que ce n’est pas le premier ministre John Diefenbaker qui a donné l’ordre de détruire l’Arrow. Une théorie voulait que Diefenbaker ait décidé de mettre fin au projet parce qu’il venait des libéraux et qu’il avait des problèmes avec le président de A.V. Roe, Crawford Gordon. Or, les rapports auxquels j’ai eu accès montrent clairement que ce n’était pas le cas.   

C’est par esprit de vengeance qu’on a blâmé Diefenbaker pour cette décision, alors qu’il s’agissait en fait d’une mesure de sécurité nationale. L’Arrow était une innovation technologique militaire sophistiquée, et le gouvernement canadien ne voulait pas que ces avions d’essai tombent entre les mains d’une société de disposition des biens de la Couronne qui aurait pu les vendre aux enchères à n’importe qui dans le monde.

IC : Qui a donc pris la décision finale?

PC : Hugh Campbell, le chef d'état-major de la Force aérienne. Une note de service émise par son bureau recommandait de supprimer les Arrow. Campbell a envoyé des messages au ministre de la Défense nationale, puis à d’autres ministères impliqués. Le nom de John Diefenbaker ne figure nulle part dans cette correspondance, ce qui est tout à fait normal. À ce stade, la destruction de l’Arrow s’apparentait à celle de tout autre appareil militaire ordinaire, et cette démarche s’inscrivait dans le cours normal des choses.   

Le quatrième prototype roule sur une piste
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Le quatrième prototype roule sur une piste enneigée à Malton. Le CF-105 était conçu pour offrir au Canada et au NORAD l'avion de chasse de défense aérienne le plus perfectionné au monde.
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IC : Cette révélation est presque aussi surprenante que le mythe existant.

PC : Un autre élément qui risque de surprendre, c’est que seul le cône du nez de l’Arrow a survécu. Il est présenté au Musée de l’aviation du Canada. Certaines rumeurs voulaient que des employés d’Avro l’aient subtilisé en pleine nuit. Or, dans les notes de service, on peut lire qu’il était prévu qu’une pièce du nez serait conservée comme instrument de recherche pour l'Institut militaire et civil de médecine environnementale, une division du MDN à Toronto [la pièce devait servir d’enceinte sous pression pour les essais des combinaisons de vol].

On pourrait toutefois soutenir que la révélation la plus stupéfiante que renferme ces documents est l’information selon laquelle, avant la mise au rebut des Arrow, l’un des appareils avait été offert au Conseil national de recherches (CNR) pour servir de cellule d’essai statique au sol ou d’avion de recherche en vol. Or, le CNR n’avait pas les moyens de payer les pilotes d’essai requis, et il ne pouvait pas assurer la maintenance de l’appareil sans pièces de rechange, ni offrir le niveau de sécurité nécessaire.

IC : Certains ont dit de l’Arrow qu’il était le dinosaure des intercepteurs – un appareil impressionnant, certes, mais dépassé.

PC : Je ne suis pas du tout de cet avis. Quiconque affirme que cet avion était dépassé n’a clairement pas vu les documents qui s’y rapportent. On y trouve des commentaires des Américains et des Britanniques qui saluent la qualité de l’appareil. Lors des essais en vol, il a réalisé des performances exceptionnelles. À son troisième vol, il se déplaçait à une vitesse supersonique, finissant par atteindre Mach 1,89. Il a enregistré une vitesse de 1 000 miles à l’heure à son septième essai en vol, alors qu’il montait tout en continuant d’accélérer. Tout démontre qu’il aurait pu être à la hauteur des attentes et même les dépasser. On ne peut pas dire que l’Arrow ait été un échec. Les éléments de preuve dont nous disposons ne soutiennent tout simplement pas cette théorie.

IC : Des gens ont affirmé que la perte de l’Arrow avait entraîné un exode des cerveaux dans le secteur canadien de l’aéronautique. Aujourd’hui, croyez-vous que cela est vrai?

PC : [À l’époque,] le MDN était convaincu que la menace des bombardiers pilotés s’estompait, même si cela s’est révélé faux par la suite. Il envisageait de les remplacer par des missiles. Beaucoup d’employés d’Arrow sont partis aux États-Unis travailler à la NASA, mais ils sont restés Canadiens et ils ont joué un rôle clé dans les débuts de l’ère spatiale. Ainsi, Jim Chamberlin a dirigé le service technique du Space Task Group qui a eu une influence déterminante dans la mise au point des capsules Mercury, dont celle de John Glenn. Chamberlin a reçu la médaille d’or de la NASA pour sa contribution au programme Gemini. Owen Maynard s’est vu confier la conception du module lunaire. Les ingénieurs de l’Arrow ont occupé des fonctions de premier plan dès leur embauche. Ils n’étaient pas là seulement à titre d’aide supplémentaire.   

IC : Quelle leçon les étudiants en génie peuvent-ils tirer aujourd’hui de l’Arrow?

Lors de son dernier vol au mois de février
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Lors de son dernier vol au mois de février 1959, le RL-201 a repoussé les limites en atteignant la vitesse de Mach 1,75, à une altitude de 35 000 pieds.
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PC : Que le Canada a toujours eu le savoir-faire et les connaissances nécessaires pour accomplir un travail de pointe, et qu’il possède encore ces compétences aujourd’hui. Cette expérience nous a montré que nous sommes capables de produire une technologie de haut niveau et de calibre mondial. Nous pourrions encore participer à des projets aérospatiaux d’envergure. Tout cela dépend des objectifs du Canada. Voulons-nous former des gens ici pour ensuite les laisser partir ou souhaitons-nous les garder au pays?

IC : Selon certains, si nous n’avions pas mis fin à l’Arrow, aujourd’hui, les Canadiens construiraient des vaisseaux spatiaux plutôt que des bras robotiques.

PC : Peut-être certains volets du programme spatial seraient-ils restés au Canada et aujourd’hui, nous construirions des capsules plutôt que des robots. Cependant, une large part du savoir-faire ayant servi à la conception de l’Arrow a été mise à contribution dans le programme spatial américain. La configuration de la porte coquille de l’astronef Gemini, par exemple, découle de l’Arrow.

Et aujourd’hui, nous gardons les gens ici. Ils travaillent à différents programmes : le bras Canadarm2, l’aéronef Bombardier, etc.

IC : Il y a une théorie qui circule selon laquelle un des Arrow serait toujours intact aujourd’hui. Qu’en pensez-vous?

PC : Il existe une photographie en noir et blanc, une vue en plongée prise par un photographe inconnu qui montre cinq Arrow sur la piste – les ailes d’un des appareils sont partiellement enlevées. Par ailleurs, un journaliste qui survolait l’usine d’Avro pendant que l’on démantelait les aéronefs a pris des photos où l’on voit quatre Arrow sur la piste, dont un à l’avant dont les ailes sont dans un état de destruction plus avancé que sur la photo en noir et blanc. Dans l’intervalle qui s’est écoulé entre les deux photos, un aéronef a été enlevé : l’Arrow 202. Comme c’était le seul appareil équipé d’un système de conduite de tir américain classifié et devant donc être retiré en secret, on a probablement déplacé l’avion pour le démanteler dans un hangar.

Ce sont ces photos qui sont à l’origine de la rumeur voulant qu’un Arrow ait survécu. Est-ce vrai? Je ne le crois pas. Mais je n’ai jamais trouvé de document attestant le contraire. Outre l’Arrow, la destruction, en 1949, du Jetliner C102 d’Avro, le premier avion à réaction civil interurbain d’Amérique du Nord, a été un événement bien plus tragique!

(Les opinions exprimées ici sont celles de Palmiro Campagna et elles ne reflètent pas celles du MDN.)