Il n’est pas rare de voir des scientifiques s’enflammer lorsqu’ils parlent de leurs recherches. Toutefois, Ken Storey déborde littéralement d’enthousiasme, s’interrompant lui-même constamment pour passer à un nouveau sujet.
Cette énergie exubérante est paradoxale chez un homme dont les travaux portent sur des organismes capables de suspendre certaines fonctions clés à l’échelle moléculaire et ainsi de ralentir volontairement leur rythme vital pour s’adapter à des environnements extrêmes. Le biochimiste de l’Université Carleton a étudié des crapauds qui survivent durant des mois sans eau; des grenouilles qui, l’hiver, prennent l’aspect d’un bloc de glace; des insectes qui contiennent des protéines antigel; des makis, des écureuils et des chauves-souris qui hibernent. Et la liste continue ainsi, depuis les levures jusqu’aux calmars géants.
Tout a commencé le jour où le directeur de thèse de Ken Storey a posé une tortue vivante sur son bureau, se demandant à haute voix comment l’animal réussissait à vivre pendant des mois sans oxygène. Selon le biochimiste, le large éventail de sujets auxquels il s’est attaqué depuis quarante ans trahit son éclectisme.
« La majorité des scientifiques trouvent un champ d’études et consacrent leurs efforts à l’approfondir. Moi, je regarde autour de moi et je vois des diamants partout. J’ai donc décidé de m’allumer un cigare et d’examiner tous ces diamants. »
Cette démarche a donné lieu à près de 600 publications de recherche et a amené Ken Storey à diriger 36 étudiants de doctorat et 50 étudiants de maîtrise dans son laboratoire. Brock Fenton, corédacteur en chef de la Revue canadienne de zoologie et ancien confrère à Carleton, affirme que Ken Storey est « extrêmement déterminé et montre un réel talent pour recruter des étudiants doués et pour les inciter à travailler pour lui. Il établit des normes élevées et s’y conforme. »
Cette rigueur lui a valu le titre de titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en physiologie moléculaire, la médaille Flavelle 2010 de la Société royale du Canada et, en mai dernier, la médaille Fry de la Société canadienne de zoologie, décernée à un zoologiste canadien qui s’est distingué par son apport aux connaissances et à la compréhension des phénomènes biologiques d’intérêt pour la zoologie. Ken Storey s’est illustré par ses travaux révolutionnaires sur les mécanismes biochimiques complexes tels que la régulation des enzymes par phosphorylation réversible, l’autophagie et l’effet anti-Pasteur.
Derrière ces termes compliqués se cache la véritable quête du chercheur : la découverte d’un équivalent biologique de ce qu’un adepte de Tolkien appellerait l’anneau unificateur.
« J’ai en tête beaucoup plus d’idées que ce que j’arrive à démontrer, dit-il, et c’est ce qui me pousse à toujours à aller plus loin dans la recherche scientifique. »
La compréhension des différents mécanismes d’adaptation aux environnements extrêmes, explique Ken Storey, laisse peu à peu entrevoir une unité biochimique globale. Bien que les signes extérieurs de ces phénomènes soient parfois différents – certains animaux résistent à un froid glacial, d’autres à une chaleur suffocante –, on finira par découvrir, croit-il, que ces processus d’adaptation empruntent des voies connexes, sinon identiques.
« Nous construisons une pyramide, poursuit-il. Le seul problème, c’est que sa base est plus large et son sommet plus haut que nous ne le pensions. »
Les recherches menées depuis longtemps par Ken Storey sur le gel hivernal et le dégel printanier chez la grenouille des bois en sont un exemple. Il a d’abord constaté que la grenouille emplissait son corps de sucre, sous forme de glucose, lequel agit comme un antigel afin de protéger l’intérieur des cellules tandis que plus des deux tiers de l’eau contenue dans le corps de la grenouille se transforme en glace dans des espaces extracellulaires comme la cavité abdominale. Le laboratoire de Ken Storey a ensuite identifié divers gènes responsables de ce phénomène, puis son équipe a établi le mode de régulation des gènes. Plus récemment, ses collègues et lui ont déterminé que la grenouille, comme d’autres animaux, activait et stoppait ces processus biologiques grâce à des séquences de microARN, des fragments infimes de la structure génétique fondamentale, l’acide ribonucléique (ARN), qui peuvent empêcher la conversion des produits génétiques en protéines.
Des chercheurs médicaux sont curieux de connaître l’application des découvertes de Ken Storey aux êtres humains. Ainsi, le délai pour greffer un foie humain est très bref puisque l’organe arrête de produire de l’énergie une fois avoir été prélevé sur le donneur. Nos centrales cellulaires, les mitochondries, s’arrêtent rapidement de fonctionner. Les travaux du biochimiste ont montré que les animaux qui hibernent secrètent une molécule nucléaire appelée NRF-1 qui active leurs mitochondries même lorsque les autres fonctions biologiques ralentissent considérablement. L’identification des molécules qui activent les mitochondries humaines même lorsque l’ensemble des fonctions métaboliques ralentissent permettrait de mettre au point de meilleures techniques pour préserver les organes humains destinés aux greffes.
À 61 ans, Ken Storey se lance encore dans de nouvelles aventures scientifiques. En juin, il partira pour la mer de Cortés, aussi appelée golfe de la Californie, afin de mener des recherches sur le calmar géant de Humboldt, ou diable rouge, un animal de deux mètres de long qui semble proliférer dans les zones d’eau à faible teneur en oxygène en expansion le long de la côte du Pacifique.
« Je fais de véritables découvertes scientifiques », conclut Ken Storey – avec, bien sûr, beaucoup d’enthousiasme.
Le rôle de la Fondation canadienne pour l’innovation
Selon Ken Storey, les fonds reçus de la FCI en 2001 ont eu l’effet d’une « fontaine de jouvence » pour lui. La contribution, qui accompagnait la Chaire de recherche du Canada, a permis au biochimiste d’utiliser une technologie de pointe et de remplacer un matériel diagnostique du laboratoire désuet. Grâce à ces nouveaux outils, Ken Storey a été en mesure de poursuivre des recherches avant-gardistes qui ont obtenu d’importantes subventions de fonctionnement auprès d’autres organismes de financement.





