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L'eau, une ressource abondante au Canada: mythe et réalité

Le 1 mars 2006

À entendre nos élus et nos médias, le Canada possède d’abondantes réserves d’eau douce dans ses lacs et rivières. Les statistiques disent autrement. La quantité d’eau durable que nous pouvons utiliser se mesure par le ruissellement annuel d’eaux terrestres. Au delà, notre consommation n’est plus viable. Or, le Canada occupe 7% de la masse continentale de la planète et produit 7% des eaux de ruissellement terrestres. Autrement dit, nos réserves durables ne sont ni meilleures ni pires que dans le reste du monde. On entend souvent dire aussi que nous avons plus d’eau que les Américains. Encore là, les chiffres viennent contredire cette impression, le ruissellement par unité de surface étant à peu près le même dans les deux pays.

L’apparente abondance d’eau s’explique entre autres par les nombreuses dépressions laissées par le recul des glaciers il y a des milliers d’années. Nous avons plus de ces bassins qu’ailleurs pour recueillir l’eau de pluie, mais pas nécessairement plus de pluie! En fait, une bonne partie du Nord canadien, où le volume d’eau est particulièrement élevé, reçoit moins de 250 millimètres de précipitations par année. Il nous faudrait au moins 100 ans pour recueillir l’équivalent de l’eau que contiennent un bon nombre de nos lacs les plus grands.

Nous oublions aussi qu’une large part de nos ressources en eau se trouvent dans des endroits difficilement accessibles. La plupart des rivières canadiennes coulent vers le nord, à l’opposé de la bande de 300 kilomètres de largeur où résident la majorité des 30 millions de Canadiens — et d’où émane par conséquent la majeure partie de notre demande en eau.

Le sud de la région des Prairies (Alberta, Saskatchewan et ouest du Manitoba) est le plus sec de tout le pays. Comme cette région est située dans l’ombre pluviométrique des Rocheuses, certains secteurs y reçoivent des précipitations moyennes de moins de 350 millimètres par an — moins que l’évaporation moyenne. Si l’agriculture et les grandes villes comme Calgary ont pu y prospérer, surtout durant les mois secs de l’été où la demande en eau est à son maximum, c’est uniquement parce que le manque de précipitations est compensé par l’eau des rivières et des aquifères descendant des Rocheuses.

Les comptes rendus historiques et les études paléoécologiques révèlent que ces provinces connaissent des épisodes de sécheresse depuis des siècles. En fait, les mesures instrumentales prises depuis l’arrivée des immigrants européens indiquent que le XXe siècle aurait été le plus humide depuis au moins deux millénaires. Même les années 1930, pourtant réputées pour leurs tempêtes de poussière, n’ont subi qu’une sécheresse très mineure comparativement à celles des siècles précédents, qui pouvaient facilement durer plus de 20 ans.

Il apparaît très peu probable que le XXIe siècle soit aussi humide que le XXe. En outre, en cas de sécheresse, les effets du réchauffement climatique aggraveraient le problème de l’eau douce. Déjà, certaines zones des Prairies ont connu des hausses de température de deux à quatre degrés Celsius.

Une nouvelle hausse de deux à trois degrés est prévue pour le milieu du siècle. Les modèles climatiques laissent certes entrevoir de légères hausses des précipitations, mais cela ne serait pas suffisant pour contrer l’évaporation accrue résultant d’une augmentation des températures. Depuis 30 ans, le manteau neigeux diminue constamment et fond de plus en plus tôt. Les grands glaciers du versant est des Rocheuses ont perdu de 25 à 37% de leur masse depuis un siècle. Et, non loin de là, dans le parc national Glacier, au Montana, on prévoit que les glaciers auront disparu dans 25 ans. Bref, les glaciers et le manteau neigeux vont continuer à rétrécir, et ne reviendront pas.

Chose ironique, l’Alberta — qui s’oppose avec le plus de véhémence à la limitation des gaz à effet de serre afin de protéger sa précieuse industrie pétrochimique — sera sans doute la première à souffrir de pénuries d’eau douce. D’ailleurs, certaines collectivités manquent déjà d’eau, et le débit des rivières n’atteint en été que 40 à 70% des valeurs enregistrées historiquement. Soixante-dix pour cent des terres irriguées pour l’agriculture au Canada se trouvent en Alberta, et sa croissance démographique et industrielle est la plus rapide au pays. Or, elle ne compte qu’environ 200 lacs poissonneux, dont beaucoup ont déjà une eau de piètre qualité, résultat du défrichage intensif, de la destruction des milieux humides, de la croissance des populations humaines, de l’augmentation des cheptels et de la construction de chalets, sans oublier l’effondrement des pêches.

Le spécialiste de l’eau perçoit le prochain siècle comme une locomotive 10 secondes avant la collision : demande humaine élevée, quantité d’eau réduite par le réchauffement climatique et retour des longues sécheresses antérieures. Les Albertains vont connaître ce qu’est une véritable pénurie. Le manque d’eau va devenir un des problèmes économiques et écologiques les plus pressants du XXIe siècle dans nos Prairies.

Mais il y a bien des moyens de gérer cette situation. Nous consommons chacun environ 326 litres d’eau à la maison, à peu près deux fois plus que chaque Européen et bien des fois plus que les habitants du Moyen-Orient. Un bon point de départ : l’installation de compteurs d’eau et l’imposition de frais élevés de surconsommation. Également, l’adoption de pratiques d’économies mises au point dans les régions des États-Unis où l’eau est rare : aménagements paysagers appropriés aux conditions désertiques, toilettes et pommes de douche à faible débit d’eau, réutilisation des eaux ménagères pour les pelouses et les jardins, et bien d’autres encore.

L’irrigation sert en grande partie à la culture du foin et à l’alimentation du bétail. Depuis plusieurs années maintenant, l’élevage n’est plus viable. (De toute manière, la majorité de nos animaux d’élevage sont destinés à l’exportation.) Dans les meilleurs élevages, la consommation d’eau est réduite à environ 20% de l’utilisation moyenne, mais il n’y a pas grand-chose jusqu’ici pour inciter les agriculteurs à mieux gérer l’eau.

Nous pourrions choisir des cultures et favoriser des industries qui nécessitent peu d’eau, ou au moins assainir l’eau que nous utilisons avant de la renvoyer dans nos lacs. La mauvaise gestion du bassin hydrologique des lacs et des rivières a aggravé les problèmes. À cause de l’érosion, les boues, les engrais, les pesticides et les pathogènes s’écoulent directement dans nos cours d’eau. Le drainage des milieux humides et la déforestation riveraine nuisent aux mécanismes naturels de protection des écosystèmes aquatiques. L’utilisation excessive du fumier et autres engrais est courante et leur épandage, souvent inadéquat. Il est temps d’encourager les propriétaires à conserver ou à restaurer les milieux humides et les zones riveraines sur leurs terrains. Le coût de ces mesures serait sans doute largement compensé par les économies réalisées dans le traitement de l’eau en aval.

Nous devrions revenir aux programmes déterminés de recherche et de surveillance qui nous ont permis, dans les années 1960 et 1970, d’éviter ou d’atténuer de nombreux problèmes comme la surfertilisation des lacs par les nutriments et les pluies acides. Il faudrait aussi accélérer les négociations internationales visant à réduire les gaz à effet de serre et les contaminants toxiques. Si nous voulons protéger l’eau douce — si importante pour les Canadiens —, nous devons lancer un vaste programme de sensibilisation publique, de recherche, de surveillance et de réglementation. L’approche actuelle, qui repose sur l’adoption de mesures de redressement pour régler les problèmes après coup, indépendamment les uns des autres, est beaucoup trop simpliste pour contrer les assauts que notre société industrialisée fait subir sur bien des fronts à nos étendues d’eau douce.

Enfin, il est temps de réfléchir sérieusement au nombre d’humains que nous voulons entasser en Alberta. La population a déjà augmenté de 50% depuis mon arrivée dans la province, et s’est multipliée plus de 40 fois au cours du dernier siècle. L’industrie réclame plus d’immigrants, mais les habitants de l’Alberta souhaitent-ils vraiment que leur province devienne l’équivalent canadien de la Californie? Que feront tous ces travailleurs non spécialisés quand l’exploitation des sables pétrolifères ne fournira plus d’emplois? La situation ressemblera-t-elle à celle de Terre-Neuve après l’effondrement des stocks de morue? C’est maintenant qu’il faut prendre ces décisions, sans attendre que l’eau manque.

David Schindler, professeur d’écologie et titulaire de la chaire commémorative Killam, Université de l’Alberta.

 

Les idées et les points de vue exprimés dans cette chronique ne sont pas nécessairement ceux de la Fondation canadienne pour l'innovation, de son conseil d'administration ni de ses membres.