Vous êtes ici

La proie du bruit
Une cabane en rondins au bord de l’océan entourée d’une forêt vieille de 1 000 ans est éclairée par la lueur d’un écran d’ordinateur. Bien qu’il soit 2 heures du matin, Georgie Gemmell est toujours assise devant son portable déposé sur un bureau encombré de jumelles, de cassettes audio et de cartes tracées à la main. Comme dans un état de transe, la jeune fille de 22 ans ferme les yeux et écoute le bruit blanc statique transmis par les haut-parleurs au-dessus de sa tête grâce à un microphone placé sous l’eau.
Tout à coup, un sifflement aigu secoue Georgie qui attrape à tâtons un stylo et un petit carnet rouge et se met à gribouiller des notes avec frénésie. Le sifflement se transforme en un long chant fluide accompagné d’un chœur de plaintes lancinantes. Un sourire se dessine sur le visage de la jeune fille : un groupe d’épaulards est tout près. « On dirait des coups de tonnerre dans la nuit, dit-elle. On ne peut pas les voir lorsqu’ils passent, mais on peut les entendre. C’est magique! » Pendant l’été, Georgie Gemmell est bénévole à l’OrcaLab, un laboratoire de recherche situé sur l’île Hanson, en Colombie-Britannique, qui étudie les cris émis par les épaulards. À deux tours de traversier, un tour de bateau-taxi et dix heures de route au nord-ouest de Vancouver, à l’extrémité nord de l’île de Vancouver, le laboratoire OrcaLab exploite un réseau de six hydrophones qui captent en permanence les sons de l’océan afin d’enregistrer les vocalisations des épaulards. Ces chants sont diffusés en direct sur le site orcalive.net, mais au cours des derniers étés, le bruit des bateaux a couvert les cris de ces mammifères marins.
Le tourisme génère des recettes annuelles de 13 milliards de dollars en Colombie-Britannique, et l’été, les visiteurs délaissent les pentes de ski pour aller à la mer. Les pêcheurs locaux des Premières Nations prennent aussi d’assaut l’océan à la recherche de saumons. « Parfois, il arrive que des bateaux de croisière arrivent en masse et tout le détroit de Johnstone – la voie navigable qui entoure l’OrcaLab – vibre alors au bruit de leurs hélices », affirme Paul Spong, cétologue et ancien neuroscientifique, qui a fondé l’OrcaLab en 1970 et en est encore aujourd’hui le directeur. « Ce bruit est insupportable pour nous, et je ne peux qu’imaginer ce que cela peut être pour les épaulards. »
En 2001, l’épaulard (Orcinus orca) a été inscrit au Registre des espèces en péril au Canada. Afin d’aider à rétablir sa population, Pêches et des Océans Canada (MPO) a décrété le détroit de Johnstone « habitat essentiel » des épaulards. Même si cette décision visant en essence à surveiller la détérioration du milieu acoustique, Paul Spong affirme que cela n’a pas suffi à détourner le trafic maritime.
En raison du bruit des bateaux, les épaulards ont de la difficulté à repérer leurs proies dans le détroit de Johnstone, en Colombie-Britannique. Depuis les années 1980, des biologistes de la vie aquatique canadiens tentent de comprendre les effets de la pollution sonore sur les épaulards. Pour mesurer les effets du bruit des bateaux, il faut connaître la méthode de chasse des diverses populations d’épaulards, avance John Ford, professeur auxiliaire au département de zoologie de l’Université de la Colombie-Britannique et spécialiste des épaulards qui a travaillé au MPO pendant 10 ans.
Les chercheurs croient que les épaulards résidents des eaux nordiques – dont la population composée d’environ 260 individus dans le détroit de Johnstone est menacée – font la fine bouche; ils se nourrissent principalement de saumon quinnat, le plus gros poisson de son espèce. On croit que les épaulards utilisent un outil acoustique appelé « écholocation » pour chasser. Ainsi, ils émettent sous l’eau une série de « clics » saccadés qui leur revient après avoir rebondi sur une proie potentielle. En eaux calmes, les épaulards peuvent repérer en quelques secondes un saumon quinnat situé jusqu’à 100 mètres de distance. « Les populations résidentes du nord ont réellement besoin de silence afin de capter l’écho qui se répercute contre la proie, affirme John Ford. Le bruit constant émis par les bateaux peut compromettre la capacité des épaulards à se nourrir en masquant le son qui ne peut pas être détecté par leur sonar, un outil essentiel pour repérer le saumon. »
Mais le bruit produit par les humains ne touche pas que les épaulards qui chassent le saumon. Les épaulards nomades – un groupe composé de plus de 260 individus – se nourrissent de phoques, de dauphins et de divers marsouins. Or, en raison de la grande capacité auditive de ces animaux, les nomades ont rarement recours à l’écholocation. Ils chassent plutôt en se livrant à un jeu furtif de cache-cache. « Les nomades sont pratiquement silencieux lorsqu’ils chassent. Ils utilisent l’écoute passive afin de repérer leur proie », explique John Ford. Lorsque les bateaux s’approchent d’eux, les nomades peuvent difficilement entendre le barbotage de leur proie.
Or, le bruit des bateaux n’est pas la seule source de pollution sonore existante. Un jour, au début des années 1980, John Ford a vu des épaulards réagir au sonar à basse fréquence d’un navire, dans le détroit de Johnstone. « Ils formaient un groupe serré qui se dirigeait vers le rivage. Je me demandais s’ils n’allaient pas s’échouer sur la plage. » Les épaulards sont demeurés en eau dangereusement peu profonde jusqu’à ce que le sonar s’éloigne, puis ils sont retournés vers les profondeurs. La réaction frénétique des épaulards a permis au chercheur de savoir que les sonars peuvent aussi causer de graves préjudices.
Fondé en 1970, l’OrcaLab surveille les épaulards dans le détroit de Johnstone.
Lindy Weilgart, chercheuse en biologie marine à l’Université de Dalhousie qui se spécialise dans la communication acoustique entre les épaulards, est d’avis que les sonars les touchent également de diverses autres manières. « Il y a suffisamment de preuves qui permettent d’affirmer que les épaulards ne meurent pas uniquement en s’échouant sur une plage », avance la chercheuse en faisant référence à un incident où un épaulard est décédé en mer quatre heures après avoir été exposée à un sonar. « Le stimulus provoqué par le bruit en soi se diffuse dans le sang saturé en nitrogène. Cela suffit à expulser les bulles de nitrogène hors de la solution, bloquant du même coup les vaisseaux sanguins et causant une hémorragie. Le bruit des bateaux, même s’il n’entraîne pas directement la mort, a tout de même un effet sur le milieu de vie des épaulards, affirme Lindy Weilgart. Les épaulards doivent composer avec une multitudes d’agents stressants à la fois, explique-t-elle, citant la faiblesse des stocks de saumons et la pollution de l’eau. Il est rare que la pollution sonore soit la seule difficulté à laquelle ils se heurtent. »
Michael Jasny, juriste spécialiste des questions d’environnement pour le Natural Resources Defense Council établi à New York, affirme qu’on peut s’attaquer à la pollution sonore en ordonnant aux gros navires d’utiliser des hélices moins bruyantes et davantage écoénergétiques. « On pourrait ainsi faire économiser des millions de dollars à l’industrie du commerce maritime et du voyage », affirme-t-il. Michael Jasny compare le milieu acoustique des épaulards à une « jungle urbaine » et signale que la faible population d’épaulards du Canada pourrait continuer à chuter si aucune mesure n’est prise pour contrer la pollution par le bruit. « La situation ne peut que dégénérer si le Canada n’agit pas. »





