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Fatigué à cinquante ans?

Des chercheurs montréalais démontrent que le besoin de sommeil accroît avec l'âge, mais qu'il peut être plus difficile à combler
Le 1 janvier 2008
À chaque nouvelle année qui passe, nous prenons de l’âge et devenons, semble-t-il, de plus en plus fatigués. C’est un fait inéluctable : à mesure que nous vieillissons, notre structure de sommeil change – et habituellement pas pour le mieux. Nous nous réveillons plus souvent et avons plus de difficulté à nous rendormir ; la phase du cycle naturel du sommeil qui favorise la récupération mentale et physique, celle où nous dormons plus profondément, sans rêver, raccourcit. En ce temps des résolutions du Nouvel An où beaucoup de gens se promettent d’adopter des habitudes de vie plus saines, il ne faut pas s’étonner d’en voir plusieurs souhaiter améliorer la qualité de leur sommeil.
 

Julie Carrier, spécialiste de l’âge et du vieillissement, est membre d’une des plus grandes unités de recherche sur le sommeil du Canada au Centre de recherche de l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Si l’on sait depuis longtemps que les troubles du sommeil sont plus fréquents chez les personnes âgées que chez les jeunes, les travaux de Julie Carrier ont permis d’établir que les modifications de la structure de sommeil surviennent beaucoup plus tôt dans la vie que ce que l’on croyait auparavant. La chercheuse a aussi découvert que les personnes d’âge moyen sont celles qui risquent le plus de souffrir de perturbations du cycle sommeil-éveil.

Une structure de sommeil normale comporte plusieurs cycles de 90 minutes, chaque cycle comportant trois phases. Ces phases sont le sommeil léger, le sommeil à ondes lentes (aussi appelé sommeil profond) et le sommeil paradoxal ou REM (rapid eye movement), qui se caractérise par des mouvements oculaires rapides sous les paupières fermées. Si la plupart des rêves surviennent durant le sommeil paradoxal, on croit néanmoins que la phase d’activité à ondes lentes est la portion la plus réparatrice du cycle de sommeil. Malheureusement, cette phase est justement celle qui se détériore progressivement avec l’âge.

En règle générale, les personnes âgées ont tendance à se coucher et à se réveiller plus tôt que les jeunes et leur sommeil est plus court, plus superficiel (sommeil moins profond) et plus fragmenté (éveils plus fréquents). Une fois réveillées, elles éprouvent plus de difficulté à se rendormir. Il leur faut aussi plus de temps pour récupérer après un manque de sommeil ou des dérèglements de leur structure de sommeil normale dus, par exemple, au travail par quarts ou au décalage horaire.

Dans le cadre de ses recherches postdoctorales sur le sommeil en 1988, Julie Carrier a commencé à se demander à quelle période de la vie ces changements se produisaient. « Dans les recherches sur le sommeil, on a longtemps complètement laissé de côté la population d’âge moyen », précise-t-elle.

Elle a entrepris une étude auprès de 110 hommes et femmes de 20 à 59 ans. À sa grande surprise, la chercheuse a constaté que la dégradation du sommeil, qu’on associait autrefois exclusivement aux personnes âgées, commençait plutôt à se manifester dès la trentaine. L’élément le plus déterminant était la réduction du sommeil à ondes lentes. Ainsi, chez les sujets d’âge moyen, la portion de sommeil à ondes lentes correspondait en moyenne à la moitié de celle observée chez les plus jeunes.

Les observations de Julie Carrier jettent un nouvel éclairage sur le déficit de sommeil croissant qui touche beaucoup de personnes en milieu de vie. Les personnes âgées, note-t-elle, parviennent souvent à récupérer le sommeil perdu en faisant des siestes le jour ou en modifiant leur horaire de sommeil. En revanche, les personnes d’âge moyen, qui cumulent de nombreuses responsabilités sociales, familiales et professionnelles, ont du mal à y arriver.

« Le temps de sommeil est l’une des premières choses que sacrifient les personnes d’âge moyen, affirme la chercheuse. Il s’agit là d’une très très mauvaise décision. Les gens ne devraient pas se priver de sommeil. »

 

On sait depuis longtemps déjà que le manque de sommeil a des répercussions néfastes sur l’humeur et sur la vigilance. Julie Carrier note que la perte d’une seule nuit de sommeil peut avoir le même effet sur le temps de réaction d’un conducteur qu’une concentration d’alcool dans le sang équivalente à la limite légale. Encore une fois, le manque de sommeil peut avoir des conséquences plus graves chez les personnes d’âge moyen sollicitées par de multiples tâches, puisqu’il réduit leur productivité et augmente les risques d’accident.

On a de plus en plus de preuves que le manque de sommeil serait aussi un des éléments à l’origine de divers problèmes de santé, notamment les défaillances cardiovasculaires et l’affaiblissement du système immunitaire. En outre, les troubles du sommeil tels que l’insomnie, l’apnée du sommeil et le syndrome des jambes sans repos sont tous de plus en plus fréquents avec l’âge.

Les travaux de Julie Carrier font valoir la nécessité de réaliser des recherches plus poussées sur les causes sous-jacentes et sur les effets des changements liés à l’âge dans les structures de sommeil. Ces études devraient permettre, à leur tour, de trouver de meilleurs traitements et mesures de prévention.

Au laboratoire, Julie Carrier utilise des électroencéphalographes (EEG) pour analyser les rythmes circadiens (24 heures), notamment la température corporelle. Des électroencéphalographes portatifs lui permettent de recueillir les mêmes données auprès de sujets à domicile. Plus récemment, elle a utilisé l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle pour enregistrer les activités cérébrales de sujets durant leur sommeil.

« À l’heure actuelle, je peux décrire les conséquences du vieillissement, mais je suis incapable d’expliquer pourquoi le sommeil à ondes lentes diminue avec l’âge, indique Julie Carrier. Je ne peux pas dire non plus ce qui importe le plus – la qualité ou la quantité du sommeil. Même si les recherches sur le sommeil se poursuivent depuis déjà une cinquantaine d’années, il reste encore beaucoup à découvrir. »

Retombées

Selon Julie Carrier, spécialiste du sommeil, au moins 20 pour cent de la population, soit environ six millions de Canadiens, souffrent périodiquement d’un trouble du sommeil quelconque. À mesure que les gens vieillissent, cette proportion augmente. Une étude menée en 2003 par la National Sleep Foundation, un organisme américain, a révélé que 67 pour cent des répondants entre 55 et 84 ans déclaraient avoir souffert d’au moins un symptôme associé à un trouble du sommeil au minimum quelques nuits par semaine. On prévoit que plus de 25 pour cent de la population auront plus de 55 ans en 2020. Compte tenu de cette courbe démographique, on peut s’attendre à ce que la difficulté à trouver une bonne nuit de sommeil devienne un problème plus fréquent pour un nombre croissant de gens.

À la lumière de ces statistiques, les recherches de Julie Carrier pourraient être bénéfiques à des millions de Canadiens souffrant actuellement d’un manque de sommeil ou susceptibles d’être bientôt touchés par ce problème. « Julie mène d’excellentes recherches fondamentales sur la régulation du sommeil, affirme Helen Driver, éminente chercheuse canadienne sur le sommeil et présidente élue de la Société canadienne du sommeil. L’intérêt de son travail, c’est qu’elle étudie ses sujets dans un environnement contrôlé et qu’elle prend toujours en compte les rythmes circadiens. »

Ainsi, dans un de ses plus récents projets de recherche, Julie Carrier a étudié comment la caféine, le stimulant le plus populaire au monde, influence le sommeil. On savait déjà que la caféine augmente le délai d’endormissement et le nombre d’éveils et qu’il réduit le sommeil profond. En contrôlant en laboratoire la consommation de caféine et les horaires de sommeil de 34 sujets, l’équipe de Julie Carrier a établi que les effets de la caféine sont plus puissants quand on la consomme le soir, rendant ainsi encore plus difficile la récupération le lendemain. Cette étude semblerait donc indiquer que chez les travailleurs de nuit qui boivent du café pour rester alertes, la qualité du sommeil risque d’être plus mauvaise que s’ils n’en consommaient pas.

 

Les travaux de Julie Carrier sur le sommeil révèlent que plus on vieillit, plus il est essentiel d’avoir une bonne « hygiène de sommeil ». Voici les principales recommandations de la chercheuse pour un sommeil réparateur : adopter un cycle sommeil-éveil régulier et s’y conformer ; bien manger et rester actif (mais ne pas faire de l’exercice ni manger trop juste avant d’aller dormir) ; créer un environnement de sommeil où règnent calme, obscurité et confort ; essayer de réduire les expériences stressantes et les préoccupations à l’heure du coucher ; diminuer ou supprimer la consommation de nicotine, d’alcool et de caféine.

Si Julie Carrier poursuit ses recherches afin de déterminer pourquoi le sommeil profond diminue avec l’âge, ses travaux actuels montrent déjà qu’il ne faut pas réduire ses heures de sommeil. « On essaie toujours de s’en tirer en dormant le moins possible et on pense pouvoir arriver à optimiser son sommeil de manière à fonctionner le mieux possible », explique Helen Driver. En réalité, une bonne nuit de sommeil, comme beaucoup d’autres aspects d’une bonne santé, exige discipline et effort.

Partenaires

Julie Carrier travaille en étroite collaboration avec d’autres chercheurs au Centre de recherche de l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal et au Centre de recherche en neuropsychologie et en cognition de l’Université de Montréal. Elle collabore aussi avec des chercheurs du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas (McGill) et, à l’échelle internationale, avec des chercheurs en imagerie cérébrale de l’Université de Liège, en Belgique, et en apprentissage moteur au Center for Brain and Behavior Research de l’Université de Haïfa, en Israël.

Les récents projets de recherche conjoints auxquels a participé Julie Carrier étudient l’incidence des changements du sommeil associés à l’âge sur le cerveau au moyen de l’imagerie cérébrale, l’effet du sommeil sur la plasticité cérébrale (dont l’apprentissage moteur), le lien entre le manque de sommeil et le contrôle postural et le sommeil chez les enfants atteints du trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité.

Pour en savoir plus

Informez-vous sur les travaux menés au Centre de recherche de l'Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal.

Consultez le site Web de la Sleep Research Society pour vous renseigner sur d’autres recherches sur le sommeil. (Site anglophone)

Lisez les statistiques sur le sommeil fournies par la National Sleep Foundation. (Site anglophone)