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Entre terre et mer

Des chercheurs du Mount Allison Coastal Wetlands Institute tentent de départager fiction et réalité afin de mieux comprendre les zones humides
Le 1 mars 2006
Il y 300 ans, quand les pionniers acadiens ont découvert le marais Tantramar dans ce qui est aujourd’hui le sud-est du Nouveau-Brunswick, ce qui s’offrait à leurs yeux c’est une nappe marécageuse d'un vert brillant mêlé de rouge se découpant sur un ciel bleu aux teintes marines. Le soleil scintillait sur des lacs peu profonds, des bouquets de foin et de carex laissaient deviner des tourbières. Le mélèze laricin — qu’on a longtemps appelé l’épinette rouge — s’agrippait à un fond vaseux à peine plus élevé que le niveau de la mer. Les racines serrées de l’herbe à liens empêchaient à elles seules l’érosion de ce sol. En somme, il était difficile d’imaginer dans cet endroit des terres cultivables.
 

Pourtant, les Acadiens ont vu dans ces marécages des possibilités que d’autres n’avaient pas soupçonnées. Avant de cultiver la terre, toutefois, il fallait contrôler les marées qui recouvraient la côte d'une couche de sel marin. Heureusement, les Acadiens connaissaient bien les techniques françaises de construction des digues. Ils les ont utilisées pour ériger des digues en terre qui empêchaient la pénétration des eaux à marée haute, et un système de vannes qui permettait de drainer l’eau douce à marée basse. Les Acadiens ont ainsi transformé la rive nord de la baie de Fundy en l’une des régions agricoles les plus productives du Canada atlantique. Par contre, les digues qu’ils ont construites ont aussi contribué, avec le temps, à détruire une grande partie de l’habitat naturel du marais.

La destruction des zones humides par l’activité agricole ou industrielle est un sujet auquel on ne s’intéresse que depuis peu. On sait aujourd’hui que ces zones sont des sanctuaires environnementaux qui emmagasinent et purifient les eaux souterraines, qu’elles constituent un habitat et une source de nourriture pour les poissons et les espèces sauvages, qu’elles contribuent à préserver la biodiversité et à stabiliser les berges des fleuves côtiers. Pourtant, il est rare que l’on tente de les préserver à titre d’habitats naturels. Canards Illimités Canada et la Société canadienne pour la conservation de la nature jouent un rôle déterminant en attirant l’attention sur la situation critique de ces écosystèmes, dont on ignore encore beaucoup de choses. C’est ici qu’intervient le Mount Allison Coastal Wetlands Institute (MACWI) de Sackville, au Nouveau-Brunswick.

« Le MACWI est né d’une volonté de mieux comprendre les nombreux processus sous-jacents à la santé et à la fonction des terres humides côtières dans le cadre de l’ensemble de l’écosystème, affirme son directeur, Jeff Ollerhead. Dès sa mise sur pied, en 1999, l’institut a eu pour objectif d'amener étudiants et professeurs à collaborer à l’étude des processus biologiques, chimiques et physiques qui assurent la survie des terres humides côtières et à déterminer les processus pouvant nuire à cette survie. »

Aujourd’hui, le marais Tantramar accueille le centre de recherche à environnement contrôlé du MACWI et attire des scientifiques de partout dans le monde. Les équipements de microscopie et de microanalyse numériques de l’institut permettent d’analyser en laboratoire la dynamique sédimentaire et les organismes vivant dans les marais avec une précision inégalée. Au laboratoire moléculaire, des scientifiques étudient la génétique des organismes qui peuplent le marais afin d'établir comment ils s’adaptent aux stress environnementaux. Le travail sur le terrain, qui comprend la cueillette de spécimens de même que l’observation et l’expérimentation dans les marais avoisinants, constitue l’un des aspects importants de la recherche menée au MACWI. De plus, le centre offre aux chercheurs la possibilité de partager leurs observations et leurs résultats.

Au cours de la dernière année, l’institut, de concert avec de nombreux partenaires dont Canards Illimités Canada, la province du Nouveau-Brunswick et l’Université Saint Mary’s, a participé à un projet visant à libérer les marées sur les quelque 38 acres de marais salés endigués de l’estuaire de Musquash. Le projet a fourni au MACWI une occasion unique de documenter les caractéristiques des terres émergées et de noter les variables écologiques avant, pendant et après le retour des marées. L’expérience a permis aux chercheurs de faire des observations importantes sur la nature et l’évolution des zones humides.

Retombées

Le MACWI mène ses recherches de manière impartiale afin d'assurer une représentation juste et équilibrée des zones affectées. Il transmet ensuite de l’information et des données à des instances gouvernementales, sociétés, entreprises et organisations — y compris certains groupes voués à la préservation des terres humides — afin de leur permettre de prendre des décisions éclairées sur le sujet.

 

Deanne Meadus, directrice des programmes de conservation de Canards Illimités Canada et coordonnatrice du projet de revitalisation des marais de Musquash, explique que « la collaboration avec le MACWI a permis d'établir le temps nécessaire à la revitalisation d’un marais et le taux de rétablissement de la population aviaire ». Autrement dit, en connaissant le temps qu’il faut à un marais pour revenir à son état naturel, Canards Illimités est en mesure de déterminer quand la sauvagine y reviendra et pourra s’y reproduire.

Les chercheurs du MACWI collaborent à des objectifs de recherche spécifiques, comme la préservation de la sauvagine, mais ils mènent aussi, en parallèle, des travaux de plus grande envergure sur l’écologie des zones humides, travaux qui ont des retombées plus générales en matière d’environnement. Par exemple, dans le contexte du projet Musquash, les chercheurs ont mesuré les émanations de deux gaz à effet de serre, le méthane et le dioxyde de carbone, dans l’estuaire. À des fins de comparaison, ils ont analysé la situation dans un marais salé naturel et dans une zone humide d'eau douce artificielle, et ils ont confronté les résultats à ceux obtenus dans le marais revitalisé. Ils ont constaté que, si l’on agite les sédiments dans chacun des trois sites observés, il se dégage de grosses bouffées de gaz du marais salé naturel, alors que l’on n’enregistre aucun rejet dans les deux autres sites. Cette observation laisse croire aux chercheurs que des bassins de méthane se sont formés sous la surface du marais salé naturel. Comme l’effet de serre du méthane est beaucoup plus puissant que celui du dioxyde de carbone, il devient évident qu’une gestion adéquate des zones humides s’impose.

Le MACWI s’est aussi penché sur un autre enjeu important, celui de la variation du niveau d'élévation des marais de Musquash. Comme les marées ont été endiguées pendant plusieurs siècles, certaines zones côtières se trouvant bien en dessous du niveau de la mer sont restées longtemps émergées. Les chercheurs ont étudié les effets de l’ouverture des digues sur ces zones, où ils ont observé une hausse du niveau de salinité et un mouvement accru des eaux. Ils ont constaté que les marais salés s’élèvent à la verticale, en lien avec le niveau de la mer, et qu’ils s’adaptent naturellement aux changements environnementaux, alors que les digues, qui nécessitent souvent des travaux d'entretien et de réparation coûteux, ne peuvent s’adapter. De telles observations s’avèrent fondamentales pour la gestion efficace des zones humides.

Depuis un certain temps déjà, des indicateurs environnementaux laissent croire que l’écosystème côtier du Nouveau-Brunswick subit des bouleversements qui nécessiteront la mise en place de nouvelles stratégies de gestion. Or, la santé de cet écosystème est vitale à la durabilité des industries de la pêche, de l’agriculture et du tourisme. En se consacrant à l’étude des terres humides côtières et en suivant de près l’évolution de leur biodiversité, le MACWI fournit des données qui sont essentielles à une prise de décisions éclairée en matière de préservation.

Partenaires

La recherche effectuée au MACWI a donné naissance à une entreprise dérivée, Environmental Proteomics, qui met au point et commercialise des systèmes et des services permettant de suivre l’évolution de processus environnementaux importants. L’entreprise produit notamment des anticorps et établit des normes permettant de mesurer la présence de certaines protéines dans les échantillons naturels.

Le MACWI accueille maintenant 10 professeurs. L’équipe compte notamment des experts en géographie, en biologie et en science de l’environnement ainsi que plusieurs agrégés. « Depuis le début du projet, 12 étudiants à la maîtrise, au doctorat et en études postdoctorales ont aussi profité de l’infrastructure de l’institut, qui s’est avérée une ressource importante dans leurs projets de recherche », affirme Jeff Ollerhead.