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Arithmétique et premières nations

Amoureux des mathématiques, un professeur de l'Université des Premières Nations du Canada cherche à communiquer sa passion et à donner à ses étudiants des outils adaptés au monde moderne
Le 1 septembre 2004
Pour Edward Doolittle, les mathématiques pures sont « la plus belle chose au monde ». Mais pour bien des autochtones auxquels ce professeur mohawk tente de communiquer son savoir, mathématiques et sciences sont des matières plutôt insaisissables.
 

« Nous constatons que nos étudiants ont bien du mal à apprendre les mathématiques, avoue Doolittle, chef du Département des sciences à l'Université des Premières Nations, à Regina. Mon avis est que les notions de base ne leur sont pas inculquées dès le jeune âge. Pour comprendre et aimer les mathématiques, ils doivent assimiler tôt les concepts élémentaires. »

Les étudiants autochtones sont habituellement attirés par des carrières en arts et en sciences sociales. Ce n'est pas suffisant pour Doolittle : les Premières Nations ont grand besoin de professionnels dans toutes les disciplines.

« Depuis longtemps, l'éducation des autochtones accuse de nombreuses lacunes dans notre pays, dit-il. Ce que j'essaie de faire entre autres pour y remédier, c'est trouver des concepts mathématiques qui étaient déjà présents dans les cultures ancestrales. » C'est ainsi qu'il explore le champ de l'ethno-mathématique — l'application des références culturelles d'un groupe donné à la compréhension des mathématiques — pour découvrir des notions qui serviront de base à des programmes adaptés à ses étudiants. Idéalement, Doolittle aimerait concevoir des programmes qui conviendraient à tous les groupes depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte, à tous les niveaux d'enseignement depuis l'école primaire jusqu'à l'université.

Autrefois, les mathématiques occupaient une place centrale dans l'éducation des jeunes autochtones, sauf qu'ils ne s'en rendaient pas compte. Les histoires de la création dont se servent depuis des générations les Ojibwas, les Iroquois et d'autres Premières Nations pour expliquer la genèse du monde relèvent autant des mathématiques que de la cosmologie, selon Doolittle, qui est issu par son père de la bande des Six-Nations de Grand River, près de Brantford (Ontario). À leur insu, les enfants qui écoutaient ces histoires assimilaient des séquences numériques, des modèles et d'autres concepts mathématiques abstraits.

De même, les cultures agraires comme celles des Iroquois et des Mohawks ont utilisé des calculs et des modèles mathématiques tout au long de leur histoire. « Nos contes et nos mythes nous donnent toutes sortes d'idées sur le temps, l'espace, le mouvement, les nombres et toutes ces notions abstraites, poursuit Doolittle. Je cherche des matériaux qui permettent d'enseigner des concepts modernes, mais qui correspondent aussi à des schémas de pensée traditionnels, afin de jeter un pont entre culture ancestrale et culture moderne. »

Doolittle se tourne aussi vers l'archéo-astronomie — l'étude des astres par les anciennes civilisations — pour étudier la mesure du temps telle que la pratiquaient des peuples comme les Mayas, qui avaient mis au point un des calendriers les plus complexes de l'Antiquité. C'est avec des « matériaux culturels » de ce genre qu'il met au point des programmes susceptibles d'éveiller la passion des mathématiques et des sciences chez les jeunes autochtones. « Les mathématiques sont la porte d'entrée de nombreuses carrières, observe-t-il, surtout en sciences et en génie. »

Retombées

Dans tout le Canada, on ne compte que 150 personnes d'origine amérindienne parmi les 165 000 ingénieurs professionnels en exercice, selon Corinne Mount Pleasant-Jetté, professeure adjointe de génie et d'informatique à l'Université Concordia de Montréal.

« Il est évident que les autochtones ne se tournent pas vers des carrières en sciences, et surtout pas vers des études supérieures en génie », dit-elle. C'est pourquoi elle a fondé le programme « Native Access to Engineering » à Concordia et qu'elle a élaboré, comme Edward Doolittle, des programmes d'études qui incorporent des enseignements et des exemples culturels, tant pour les enseignants que pour les étudiants.

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Il y a trois raisons principales au fait que les autochtones sont absents des mathématiques et des sciences, explique Mme Mount Pleasant-Jetté. D'abord, ils n'excellent pas dans ces domaines; de fait, ils décrochent souvent après la huitième année. Ensuite, ils n'ont personne qui puisse leur servir de modèle dans ces professions. Enfin, leurs enseignants ne leur montrent pas la continuité entre les leçons et les devoirs de mathématiques, les études postsecondaires, les choix de carrière et la pratique professionnelle.

Même dans un milieu spécialisé, l'effectif autochtone en mathématiques ou en sciences reste réduit. À Regina, par exemple, l'Université des Premières Nations du Canada a un département de sciences entièrement fonctionnel, avec un corps de huit enseignants et une capacité de 200 étudiants. Pourtant, on n'en compte que 30 en tout dans les quatre années du premier cycle, et quatre diplômés seulement en 2004. À peine 1 p. cent des 2 600 étudiants sont inscrits en sciences, la plupart des autres étant en arts ou en sciences sociales.

Voilà qui illustre tout à fait la pénurie d'étudiants et de professionnels des Premières Nations dans les disciplines des sciences et de la technologie, constate Doolittle. D'où son idée de programmes d'études spécialement adaptés pour rendre les mathématiques et les sciences attrayantes aux yeux des autochtones.

On fonde des espoirs dans les efforts que Doolittle déploie à Regina, et Mount Pleasant-Jetté et ses collègues à Montréal. Si les chercheurs et les éducateurs sont parvenus en l'espace d'une génération à combler l'écart entre hommes et femmes dans les carrières en sciences et en mathématiques, les chances sont bonnes de redresser le déséquilibre dans le cas des Premières Nations. C'est du moins l'avis de Mount Pleasant-Jetté, qui voit aussi dans la formation des maîtres un élément crucial de la solution. « Il faut une pédagogie adaptée aux modes de compréhension des jeunes autochtones, dit-elle. Il faut leur accorder le droit de se tromper parfois, éviter de les ridiculiser et ne pas supposer qu'ils comprennent parce qu'ils ne posent pas de questions. »

Partenaires

À l’été 2003, Edward Doolittle a pris pour la première fois, la route afin de communiquer sa passion des mathématiques, dans le cadre d'une foire scientifique itinérante organisée avec le concours de la Fédération des Indiens de la Saskatchewan. La Fédération profite des festivals d'été qu'elle organise pour mettre les communautés autochtones de la province en contact avec des « gardiens du savoir » qui, comme Doolittle, savent montrer aux étudiants que les sciences et les mathématiques sont amusantes et mènent à des carrières enrichissantes. Ainsi présentées, ces études ont d'autant plus de chances de séduire qu'elles font le lien entre les connaissances ancestrales et la science occidentale des manuels scolaires.

« Nous visitons les écoles autochtones pour faire la promotion des études universitaires en sciences et en mathématiques, explique Terrina Bellegarde, qui gère le programme de sciences pour la Fédération. C'est extrêmement important parce que nous avons si peu d'étudiants dans ces disciplines. »

Ce le sera encore davantage dans les années à venir, puisque la population autochtone est en plein essor en Saskatchewan. Les numéros que présente Doolittle — depuis la résolution de problèmes à l'aide de puzzles et d'éléments de construction jusqu'à une démonstration du pouvoir de l'analyse des signaux — ont l'heur d'intriguer les élèves qui y assistent, première manifestation d'un intérêt que le professeur espère voir durer toute une vie.

« Un élève m'a déjà dit : "On dirait que votre travail est très amusant", se rappelle Doolittle, et j'ai répondu : "Tu as raison, c'est très amusant." C'est exactement le genre de message que je cherche à faire passer. »