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À bientôt petits oiseaux
Bridget Stutchbury connaît bien le drame des oiseaux chanteurs qui meurent en grand nombre en migrant vers le sud chaque hiver. Toutefois, l’ornithologue de la York University, dont les travaux sont financés par la Fondation canadienne pour l’innovation, affirme que la mort massive d’environ 7 500 oiseaux qui a eu lieu dernièrement est source de préoccupation, même pour elle. Selon la chercheuse, « Dans ce cas-ci, le choc provient du fait que des milliers d’oiseaux ont perdu la vie subitement lors d’un seul événement. C’était peut-être le fruit du hasard – un soir où la migration était particulièrement active, le temps, brumeux et où les oiseaux, qui n’arrivaient plus à voir les étoiles, ont dû se poser. »
De nombreuses enquêtes laissent entendre que, sans la lueur des étoiles pour les guider, ces volées d’oiseaux ont été attirées par la seule balise pouvant leur servir de phare – une torche de 30 mètres de haut qui trônait, enflammée, au sommet d’une tour de la centrale Canaport LNG, à Saint John, au Nouveau-Brunswick. Les viréos aux yeux rouges, les parulines et les rossignols ont foncé dans les flammes, un sacrifice accidentel au service d’une cause biologique : la migration automnale annuelle.
Selon Mme Stutchbury, chaque automne, de trois à cinq milliards d’oiseaux délaissent la cime des arbres canadiens, poussés par leur instinct à se rendre, pour l’hiver, aux États-Unis, au Mexique ou en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Mais leur parcours est semé d’embûches, parfois extraordinaires – comme la torche de gaz – parfois plus courantes.
À titre d’exemple, mentionnons les milliers d’oiseaux qui, en volant entre les gratte-ciel, meurent à la suite d’une collision avec une fenêtre en verre, incapables de détecter les surfaces transparentes. « À Toronto, on recueille environ 3 000 oiseaux par année, affirme Mme Stutchbury. À grande échelle, cela signifierait que des dizaines de millions d’oiseaux meurent annuellement en percutant des bâtiments ou des tours de communication. »
Selon la chercheuse, des dizaines de millions d’autres oiseaux sont la proie de chats domestiques. En effet, les oiseaux migrateurs sont exténués et affamés lorsqu’ils s’installent enfin dans les petits boisés qui constituent des escales le long de leur route vers le sud. Ces oiseaux chanteurs ne constituent rien de moins qu’une proie facile pour ces chats qui se glissent sournoisement entre les branches.
Or, la chercheuse ajoute que la principale menace pour les oiseaux migrateurs est la raréfaction des espaces forestiers où se poser en route vers le sud. « Une pluie d’oiseaux en provenance du nord s’abat en quelques endroits qui se font toujours plus rares, explique-t-elle. C’est comme s’entasser pour la nuit dans un motel bondé ayant pignon sur l’autoroute alors qu’il serait beaucoup plus agréable de séjourner au Ramada. »
« À mon avis, la migration constitue naturellement un défi en soi, précise la chercheuse, mais la raison pour laquelle la population de tant d’oiseaux chanteurs est en chute libre est que d’importants changements ont touché la migration au cours du dernier siècle. » Selon Mme Stutchbury, les chats, les villes et la rareté des habitats conjugués au défi que représente de manière générale le fait de parcourir plusieurs milliers de kilomètres par la voie des airs, feraient en sorte que la moitié de tous les oiseaux qui migreront cet automne ne reviendront pas le printemps prochain. Elle affirme que ces facteurs poussent certains des oiseaux chanteurs les plus répandus au Canada – comme la paruline du Canada, le goglu des prés et l’hirondelle rustique – à traverser des territoires dangereux.
Mettre ces oiseaux à l’abri de la catastrophe n’est pas chose facile. L’un des plus grands défis pour les scientifiques spécialistes des oiseaux comme Mme Stutchbury est de savoir où la majorité des oiseaux trouvent la mort le long de leur parcours migratoire. Mais comment suivre un passereau qui peut tenir dans le creux de la main? En misant sur la technologie, bien sûr. Mme Stratchbury fait référence à un chercheur – Martin Wikelski du Max Planck Institute, en Allemagne – qui a mis au point des « carnets de vol biologiques ». L’appareil branché à un système de positionnement global par satellite peut être adapté afin de suivre les oiseaux chanteurs en temps réel. C’est un peu comme un système radar aviaire, qui permet aux chercheurs de suivre la trajectoire des oiseaux sur un écran. On sait que quelque chose ne va pas lorsque les points continuent de disparaître en un endroit – l’équivalent du triangle des Bermudes pour les oiseaux.
Selon Mme Stratchbury, lorsque les chercheurs ont cerné ces points névralgiques, ils peuvent commencer à renverser la vapeur en faveur de leurs amis à plumes. En fait, c’est exactement ce que fait la chercheuse en collaborant avec des producteurs de café biologique du Nicaragua et du Honduras. En effet, elle aide ces derniers à obtenir les meilleures conditions qui soient pour tous en encourageant la culture des baies à l’ombre des arbres touffus, ce qui double la superficie habitable pour les oiseaux. Les caféiculteurs et les oiseaux – chacun y trouve son compte, selon la chercheuse.
La chercheuse va plus loin en suggérant que l’on n’a pas à être spécialiste des oiseaux pour contribuer à la protection de ces derniers. De simples gestes, comme installer des décalques de fenêtres, entretenir les arbres sur son terrain et tenir les chats à l’intérieur peuvent avoir, bien qu’à petite échelle, une incidence positive sur la migration annuelle. Ensemble, tous ces gestes s’additionnent pour tendre vers un seul but : aider les viréos, les rossignols et les parulines à atteindre le sud, sains et saufs.





