Vous êtes ici
Dessiner un langage visuel pour notre époque
Dans son œuvre classique, Qu’est-ce que l’art? l’écrivain russe Léon Tolstoï dit que l'essentiel de l’art réside non dans le résultat mais dans le processus. Le processus artistique, dit-il, fait partie d’un besoin humain primaire de communiquer sous une autre forme de langage qui se distingue de la parole écrite. Au travers des mots, les gens échangent des idées; au travers de l’art, ils transmettent des émotions.
Depuis quelques années, je parcours les frontières de l’art, explorant les régions mystérieuses où le langage des images, des mots et de la musique se rencontrent et se parlent. J'essaie de dessiner un langage visuel capable de fonctionner à un niveau poétique. Comme dans ma façon de structurer mes gravures, j'essaie de dépasser les ambiguïtés pour atteindre des questions plus importantes.
Explorer le côté émotif de l’expérience humaine au travers de la poésie visuelle est un exercice ambigu. Mais il s’agit d’une ambiguïté nécessaire et volontaire. Les questions essentielles soulevées par ma recherche relèvent de la nature même du langage poétique. Quel est-il? À quoi sert-il?
Seul le langage de la poésie et de l’art convient pour exprimer certains aspects de l’expérience. Comment décrire, par exemple, une activité aussi simple que celle de se promener? Les sensations, la conscience, les émotions, les souvenirs et les influences culturelles interfèrent constamment de manière subtile et complexe dans notre expérience de la réalité. La poésie peut nous aider à comprendre cette complexité en clarifiant nos relations avec les autres et avec le monde.
Le point de départ de cette poésie visuelle réside dans la contemplation de l’expérience. Ceci conduit ensuite à aborder des questions qui touchent à tous les aspects de la société — culturel, éthique et politique. Et parce que la réalité elle-même est composée de nombreuses couches, j’ai superposé dans mon travail divers vocabulaires visuels.
Le chemin de la créativité
Pour illustrer mon propos, parcourons ensemble le processus de la gravure, ou du moins, le processus qui est devenu pour moi à la fois une méthode de travail et un voyage artistique.
Au cours des six dernières années, je me suis consacré à une période de recherche intense en studio, tout d’abord à la Northern Illinois University puis à la Illinois State University et maintenant à l’Université de l’Alberta. Mon travail en studio durant ces années a été réparti en une succession de plusieurs suites de gravures explorant des thèmes communs. Chaque jour pendant deux mois, j'ai suivi un itinéraire déterminé aux alentours de Bloomington dans le centre de l’Illinois, frontière où se rencontrent le monde rural et le monde urbain. Mes promenades favorisaient un état méditatif dans lequel j’étais ouvert à toutes les images que je pouvais rencontrer. C'était mes « promenades de recherche ». De retour au studio, je réalisais des dessins basés sur le souvenir des événements visuels qui m’avaient frappé durant ma promenade.
Au bout d'un moment, j’ai commencé à voir apparaître dans mes dessins des motifs visuels récurrents. La plupart représentaient des objets industriels, sirènes, châteaux d’eau, générateurs, et morceaux de détritus se dressant de façon menaçante sur le paysage de la prairie. Ces objets me plaisaient d’un point de vue visuel, car ils présentaient un contraste saisissant par rapport à leur environnement rural et possédaient des qualités suggestives. Ils me donnaient la possibilité de faire référence à des formes figuratives sans avoir à dessiner l’objet réel. J’espérais que cette ambiguïté permettrait au spectateur de réagir à ces formes de façon plus ouverte et d’apporter à l’image sa propre expérience. Au travers des dessins, je pouvais également explorer des motifs visuels et les possibilités formelles d’espace, de composition et de couleur.
En même temps que je travaillais sur ces dessins, je recherchais d’autres sources artistiques, principalement l’opéra de Béla Bartok Le Château de Barbe-Bleue, l’œuvre théatrale d’Arnold Schoenberg Erwartung, Le Paradis perdu de John Milton, et Les Métamorphoses d’Ovide. A l'origine, je me suis tourné vers Le Paradis perdu uniquement pour le sujet, comme source d’inspiration visuelle puissante et évocatrice. J’ai laissé le riche langage colorer le ton et l’atmosphère de mes dessins.
Très rapidement, le contenu religieux de l’œuvre de ces maîtres a commencé à influencer mon état d’esprit au studio. Ce changement d’attitude est le mieux illustré par les propos d’Ingmar Bergman au sujet de son film Le Septième sceau. « Abstraction faite de mes propres croyances et de mes propres doutes, qui sont sans importance dans ce contexte, je pense que l’art a perdu sa force créatrice essentielle lorsqu’il s’est séparé du sacré... » En observant ces séries de gravures, je voulais prendre comme point de départ cette contradiction que, mis à part mes propres doutes et croyances, je m'intéresse aux images et aux idées religieuses.
Lorsque ces idées ont commencé à paraître, je me suis senti prêt à rassembler mes recherches de promenade et mes recherches littéraires. Ce n’était pas mon intention d’illustrer Les Métamorphoses ou Le Château de Barbe-Bleue mais de m’en servir comme inspiration créatrice. Ils sont devenus, en quelque sorte, la scène sur laquelle apparaissaient comme personnages les formes dessinées lors de mes promenades. Le dialogue entre l’image et le texte ou la musique m’a incité à manipuler et à changer l’état émotionnel et physique de ces images.
Dans Le Paradis perdu, par exemple, je me suis concentré sur le célèbre passage qui décrit le Péché, la Mort, et Satan se faisant face aux portes de l’enfer — passage si merveilleusement illustré par William Blake. J’ai commencé par dessiner à partir du poème en langage abstrait utilisant la gravure à l’eau, l'aquatinte et la mezzotinte. Pour les personnages j’ai utilisé les formes que j’avais découvertes lors de mes promenades. Par exemple, la gravure intitulée « Double Form Object » Objet à double forme” provient du passage dans lequel Satan demande au Péché « Qui es-tu, toi à double-forme? » Pour cette œuvre, j’ai dessiné deux formes de sirène l’une sur l’autre enchevêtrées telles deux serpents. Pour moi ce passage est l’expression évidente du concept occidental d’une nature humaine divisée, mi-spirituelle mi-matérielle. Une autre série d’images provient d’une méthode de travail semblable, prenant cette fois pour inspiration littéraire Les Métamorphoses d’Ovide.
Dans les images issues de mes promenades dans l’Illinois semi-rural, plutôt que de me concentrer sur les objets, j’ai pris un peu de recul pour donner aux images plutôt un aspect de paysage. « Reservoir » Réservoir” une image basée sur les fossés de drainage et les réservoirs d’eau utilisés par les cultivateurs de blé de la région. La gravure « Broken Tower » Château d’eau cassé” résulte de l'association d'images saisies lors de mes promenades avec l’histoire de Daphné et Apollon. Ces gravures sensuelles aux couleurs vives sont très différentes des séries d'un ton plus sombre, plus menaçant basées sur Le Château de Barbe-Bleue.
L’art d'une période tumultueuse
Quel est le message que j'essaie d'exprimer au travers de cette poésie visuelle à plusieurs niveaux? La réponse est liée au rôle de l’art dans la société. Il ne fait pas de doute que le langage poétique a un pouvoir exceptionnel pour influencer les rapports humains. L'effet de la musique, de l’art et de la littérature sur la religion, la politique et la société au cours de l'Histoire le confirme. Le genre humain a utilisé l’art sous toutes ses formes non seulement durant les périodes de bouleversement social mais aussi durant les périodes de guerre les plus sombres. Le vingtième siècle offre d'innombrables exemples de cette thèse, en témoignent les romans de Primo Levi, les gravures d’Otto Dix et les peintures d’Hiroshima d'Iri et de Toshi Maruki.
Même Platon, qui a condamné les ambiguïtés morales et les ironies tragiques de la poésie comme étant dangereuses pour les esprits faibles, souligne tacitement l’importance de la poésie dans les débats philosophiques. Plus de deux mille ans plus tard, Bertrand Russell trouvait que le meilleur contre-argument à opposer à la Volonté de puissance de Nietzsche: « comme contre toute éthique déplaisante mais intrinsèquement logique, réside non pas dans un appel aux faits mais dans un appel aux émotions ». La poésie est le langage que nous utilisons pour exprimer cet appel.
Depuis que Russell a écrit ces propos en 1945 plusieurs développements se sont combinés pour compliquer encore plus notre vie. Les progrès technologiques nous ont fourni un flot infini de nouvelles questions éthiques, qu’il s’agisse des relations entre la technologie et l’environnement, ou des implications de notre nouvelle compétence en manipulation génétique. Dans le même temps beaucoup de nos sources traditionnelles d'autorité — les institutions politiques, sociales et religieuses qui autrefois dirigeaient l’opinion publique — ne commandent plus le respect dont elles bénéficiaient auparavant. Elles n’offrent plus un cadre éthique défini capable de répondre aux questions complex.
Par ailleurs, notre propre culture canadienne a continué de promouvoir la croyance dans la notion d’individualisme. Alors que je recherchais des idées pour la réalisation de ma série de gravures, les idées de Bergman sur l’inspiration créatrice et son lien avec le sacré m'ont fourni un point de départ intéressant. Ecrits il y a près d'un demi-siècle, ses propos répondent aux problèmes qui nous touchent aujourd’hui. La montée de l’individualisme dans la culture occidentale était, selon Bergman, « la plus haute expression et le plus grand fléau de la création artistique ». Pour beaucoup, la liberté que l’on associe à la culture moderne a un prix : la création d’une société qui semble céder trop facilement à la poursuite d’intérêts personnels. Par conséquent, il est tentant de voir dans les valeurs sacrées et éternelles du passé un remède pour le malaise de désillusion d’aujourd’hui.
Le rôle de l’art dans les médias
L’un des aspects de l’individualisme est le consumérisme. C'est là où le langage visuel, sous la forme de la publicité, joue un rôle important. À l’époque des média de masse, c’est souvent la voix la plus forte, non pas la plus sage ou la plus informée, qui se fait entendre. Le bruit visuel pénètre chaque coin de notre vie utilisant des moyens toujours plus sophistiqués pour manipuler et séduire. Même si la publicité et la promotion de la consommation ont aidé à accroître notre économie, leur succès a créé une crise éthique et spirituelle en diminuant notre capacité à juger les problèmes politiques et sociaux en dehors du cadre économique.
Les artistes qui explorent le langage poétique, qu’il soit visuel, littéraire ou musical, occupent une position privilégiée qui leur permet de participer aux débats éthiques, politiques et sociaux contemporains, car ils font appel aux aspects émotionnels de l’expérience humaine. L'œuvre poétique nous offre également un moyen de permettre à notre culture de maintenir une relation plus saine avec les forces du consumérisme parce que la poésie exige de la part du spectateur, du lecteur ou de celui qui écoute un niveau d’interaction plus élevé que celui requis par les médias. C'est dans le langage poétique que nous discutons des aspects intangibles de l’existence — des expériences plus subtiles qui soulèvent les questions les plus difficiles sur le sens de notre vie. Les médias, au contraire, transmettent un message dénué de toute complexité et de toute nuance.
Tandis que l’œuvre de beaucoup d’artistes aujourd’hui est explicitement politique, ma recherche en studio n’est pas destinée à prendre part directement dans les débats éthiques. Au contraire, en produisant des images poétiques émotives, j’espère créer une expérience artistique qui obligera le spectateur à analyser sa propre expérience avec plus de perspicacité. L’idée n’est pas de diriger le spectateur vers une position éthique ou politique particulière (même si cela ne peut pas être totalement évité) mais de créer une expérience de contemplation et de réflexion.
Les images de mon œuvre sont intentionnellement discordantes. En les regardant le spectateur a le sentiment que quelque chose n’est pas clair. Il est possible, en fait, qu'il se sente désorienté. Mais dès qu’il abandonne cette manière conventionnelle de percevoir les choses, le spectateur pourra amorcer le processus de réorientation envers le monde, en prenant le long chemin de retour au foyer à travers le paysage mystérieux des métaphores et des mythes.
La culture contemporaine offre beaucoup de modèles scientifique, politique et économique pour parler de la réalité. Cependant, aussi nécessaires et salutaires que peuvent être ces modèles, je suis convaincu qu’ils ne parviennent pas à expliquer l’ensemble de l’expérience humaine. La contemplation et la réflexion présentes dans le langage poétique sont nécessaires au processus de compréhension du monde dans toute sa complexité.