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Convergence, médias interactifs et innovation
Quelle est la particularité du Canada et de ses habitants qui les a conduits à jouer un rôle aussi important dans l’évolution des moyens de communication électroniques et des médias? Si les théories sur le sujet ne manquent pas, j’en ai une personnelle. Nous sommes peut-être motivés par l'immensité de notre pays et par la volonté d’utiliser la technologie pour surmonter les distances et construire une communauté sur un territoire peu peuplé.
Prenons comme exemple les premiers innovateurs canadiens et leurs inventions : Alexander Graham Bell a inventé le téléphone et son réseau; Reginald Aubrey Fessenden la première radiodiffusion mondiale; et Edward Rogers Sr. la première lampe de radio à courant alternatif. Ces inventions étaient-elles le fruit des circonstances et du contexte? Sans trop s’interroger sur les motivations, il est indiscutable que ces inventions et le développement subséquent des moyens de télécommunication et des sociétés de radiodiffusion ont eu un impact non seulement au Canada mais aussi dans toute société moderne.
Par le passé, les Canadiens ont été des pionniers dans la compréhension des médias et de leurs effets sur la société, comme en témoignent les importants travaux des théoristes canadiens légendaires de la communication Harold Innis et Marshall McLuhan. Les chercheurs canadiens d’aujourd’hui continuent cette tradition en jouant un rôle majeur dans la découverte de nouvelles formes de communication et de médias.
Si l’on regarde attentivement le monde qui nous entoure, nombreux sont les exemples de nouvelles formes et configurations de communication et de médias. Les compagnies de téléphone sont maintenant des réseaux de télévision. Les fournisseurs d'Internet sont devenus des développeurs de médias. Et les sociétés de logiciels sont des empires de télévision par câble. Est-ce le signe d’un monde moderne faisant peu de cas des frontières traditionnelles? Pas vraiment. L’explication se résume en un mot : la convergence.
La convergence est la fusion de domaines autrefois distincts de l’informatique, des télécommunications et de la radiodiffusion. Il s’agit d’un thème familier qui a pris un sens nouveau dans les années 1990 quand les médias et les moyens de communication ont fusionné au Canada et ailleurs. Mais le concept n’est pas entièrement nouveau. Il y a depuis longtemps une sorte de convergence créée par l'unification des infrastructures technologiques partagées entre des domaines apparemment sans rapport entre eux. Pour en trouver des exemples il suffit de faire un court voyage en arrière vers le 20e siècle.
À l'époque analogique, les systèmes électroniques utilisant des tubes à vide formaient la base de la téléphonie de longue distance et de la radiodiffusion. L’industrie téléphonique a amorcé la transition vers le numérique dans les années 1950 en adoptant des systèmes numériques de transmission audio. Le transistor fut inventé par les laboratoires Bell, puis largement utilisé dans la téléphonie, la radio, la télévision et même les premiers ordinateurs. Ce sont des exemples probant de la convergence de plusieurs technologies pour former la base de notre monde moderne. Et maintenant, au début du 21e siècle, avec la technologie numérique comme noyau commun de ces trois industries et l’émergence de grandes sociétés de médias et de communication, sommes-nous arrivés à la convergence ultime?
Avant d'aborder cette question, il convient de parler de ma propre experience. Ma recherche personnelle de convergence dans le cadre de mon travail a débuté dans les années 1970 lorsque je cherchais une université qui me permettrait d’étudier à la fois l’ingénierie et la musique. Alors qu’il s’agissait d’une combinaison impossible pour la plupart des universités, l’Université Queen's à Kingston partageait mon opinion et n'y voyait que du positif. Le Dr David McLay, professeur de physique et doyen associé de la faculté des arts et des sciences à Queen's trouvait l’idée géniale et m'a aidé à préparer un programme spécial d’étude pour combiner mes intérêts. Il est à noter que le Dr. McLay était lui-même musicien. Cinq ans plus tard, je décrochais un bachelier ès sciences en ingénierie électrique et un baccalauréat ès arts en musique. J’avais réussi ma propre convergence.
Après avoir reçu mes diplômes, j’ai eu la chance de rejoindre la nouvelle Digital Switching Division de Northern Telecom. À mon nouveau poste, en tant que membre d’une équipe pluridisciplinaire de recherche et de développement, j'ai participé au développement et à l'introduction de la ligne DMS de commutation de circuits : une gamme d'interrupteurs de circuits entièrement numériques pour les communications locales et internationales dans le monde entier. La particularité de ces produits était de convertir en bits numériques d’information un système audio analogique, puis d’utiliser la technologie informatique pour connecter les appels téléphoniques. C’était une technologie innovatrice par la convergence d'un support sonore et de l’informatique numérique. Ce fut la base du succès sans précédent que Nortel a connu ensuite et qui a fait de cette société un des principaux fournisseurs de télécommunication dans le monde. C’est arrivé ici au Canada.
Bien des années plus tard, les utilisateurs de technologie moderne qui regardent les inventions de Nortel, Bell, Fessenden et Rogers, pensent peut-être qu’il y a eu peu de changement depuis; qu’il n’y a presque pas de signe de « convergence » dans leur vie quotidienne en tant qu’utilisateurs de cette technologie. Après tout, comme la plupart d’entre nous utilisons le téléphone, la radio, la télévision, l’ordinateur et l’Internet comme des outils ayant chacun leur utilité propre, nous avons l'impression que rien n’a changé dans l’interaction entre l’homme et la machine.
Je pense que c'est faux. C’est cette idée qui m’avait déjà motivé à poursuivre mes recherches de 3e cycle dans les années 1980. À l’époque je me suis rendu compte que pour comprendre comment combiner certaines fonctions de la technologie, j’avais besoin de mieux comprendre l’interaction entre les hommes et les machines. Pour ce faire j'ai entrepris un programme de doctorat en systèmes informatiques focalisé sur l’interaction entre l’homme et l’ordinateur et une recherche sur les nouvelles formes de convergence fonctionnelle pour l’utilisateur final. Cela m’a conduit vers une nouvelle carrière de professeur et chercheur et vers de nouvelles formes de convergence fonctionnelle pour l'utilisateur.
La première de celles-ci a vu le jour au Centre de Communications Rogers à l’Université Ryerson de Toronto où nous sommes en train d’étudier de nouvelles formes de télévision interactive (TVI). La TVI combine la télévision conventionelle à sens unique et des dispositifs bidirectionnels qui permettent au spectateur de contrôler, de modifier ou même de créer le contenu des programmes. Malgrè le caractère passionnant de ce concept, la TVI demeure, depuis des années, une technologie en quête de public. Les premiers essais de la TVI utilisaient une technologie lourde et une programmation rudimentaire aboutissant à une interactivité bien souvent simpliste. Aujourd’hui, la technologie de la TVI tente de combiner le meilleur de la télévision conventionnelle avec l’interaction bidirectionnelle plus flexible que nous connaissons par l’informatique et l’Internet. Nous essayons d’offrir par cette combinaison une belle vidéo animée, une grande qualité audio et un mode d'utilisation et de contrôle semblable à celui d'un navigateur d'Internet. Il en résulte de nouvelles formes de convergences fonctionnelles offrant à l’utilisateur plus d’utilité que de regarder simplement une télévision de qualité médiocre sur l’écran d’un ordinateur.
Ce nouveau moyen de communication ne soulève pas seulement un problème de technologie mais aussi des implications commerciales. Une télévision bidirectionnelle totalement interactive a le pouvoir de profondément bouleverser les modèles de revenu existants de l’industrie de la radiodiffusion. Elle peut aussi changer le rapport de force entre les créateurs de contenu et les consommateurs de contenu autrefois passifs. Des outils comme l'enregistreur personnel de vidéo (qui permet à l’utilisateur d’enregistrer des programmes de télévision sur un disque dur) menacent les revenus que ces radiodiffuseurs obtiennent de la publicité en rendant plus facile pour le téléspectateur d'arrêter une diffusion en direct et de passer en vitesse rapide le contenu commercial. Les premières recherches ayant prouvé que les téléspectateurs ne sont réceptifs à la publicité que si celle-ci touche leurs intérêts et leurs besoins, la solution à la menace potentielle posée par la TVI réside peut-être dans la création d’une publicité plus intelligente taillée sur mesure pour correspondre au profil et aux intérêts du téléspectateur.
Comme toute nouvelle technologie, surtout celle qui rassemble les éléments connus et inconnus associés à la convergence, la TVI soulève des questions. Peut-elle donner plus de contrôle à l’utilisateur et transférer au public la structure du pouvoir de la radiodiffusion? L’interactivité a-t-elle un rôle à jouer dans la diffusion de récits linéaires? Quel est le modèle financier de la TVI? Est-il viable? Les réponses viendront au fur et à mesure du développement de la technologie et de l'expansion de son implantation.
Une initiative dirigée par ma collègue la Dre Deb Fels a déjà démontré comment la technologie des médias peut résoudre un problème d’accès. Providing Education by Bringing Learning Environments to Students (PEBBLES), (Fournir une éducation en amenant la salle de classe à l'élève) est un système innovateur qui combine la conférence vidéo et les technologies robotiques pour permettre à un élève hospitalisé de participer aux activités scolaires normales. Il contribue également à soulager la solitude dont souffrent les jeunes patients dans de telles situations. Comment fonctionne-t-il? L'un des composants de PEBBLES est situé dans la salle de classe et l’autre à l’hôpital. Le composant situé à l’école est un robot jaune en forme d’oeuf de la taille d’un enfant. C'est le représentant de l’élève dans la salle de classe qui transmet une image audio-visuelle en direct (comme un téléphone à image) de la salle de classe vers l’élève qui se trouve à l’hôpital et vice versa. PEBBLES est le fruit d’une collaboration entre deux équipes de recherche de l’Université Ryerson et de l’Université de Toronto, en conjonction avec des partenaires industriels et constitue un autre exemple probant de la convergence moderne.
La convergence de la radiodiffusion et de l’Internet affecte également la manière dont les Canadiens transmettent l’éducation. Comme nous l'avons déjà dit, la TVI utilise la radiodiffusion ou le système de câble classique pour transmettre l'image combiné avec une ligne téléphonique conventionnelle ou un autre moyen permettant à l’utilisateur d’introduire des données. Cependant tous les médias peuvent maintenant être transmis par l’Internet à haut débit comme le réseau CANARIE CA-Net 4 au Canada. Ceci a l’avantage de permettre au participant de créer et d’envoyer, mais aussi de recevoir, un contenu à haut débit tel que la vidéo.
L’Université Ryerson a participé à la Wurcnet Knowledge Networking Initiative, un projet de recherche innovateur qui a utilisé le réseau CANARIE (une organisation de développement Internet basée à Ottawa) pour offrir un cours universitaire de 3e cycle — par l’intermédiaire d’un système de vidéo conférence basé sur la technologie d'un réseau fédérateur à très grande vitesse (Mbone) — à des participants dans six universités canadiennes. Le Dr David Mitchell de l’Université de Calgary a dirigé le projet dans lequel étudiants et professeurs de chaque université participaient activement ensemble au moyen de liaisons télévisuelles de haute qualité reliant toutes les universités. Chaque institution à tour de rôle présentait une conférence et les conférenciers invités paraissaient à l’écran dans tout le pays, offrant aux étudiants de 3e cycle un accès direct aux experts du Canada et éventuellement du monde entier. Cette initiative était particulièrement attirante, vu la dimension du Canada et la dispersion de sa faible population sur un vaste territoire, puisqu’elle permettait aux universités de collaborer pour former la masse critique de chercheurs et d’étudiants nécessaire à la création de programmes de premier ordre. Beaucoup d’autres projets de recherche qui utilisent la technologie dans l’éducation promettent de modifier de façon significative la manière de diffuser l'éducation dans ce pays.
Je suis fermement convaincu que la disponibilité d'un giga-réseau bidirectionnel à haut débit va transformer le rapport de force entre les créateurs de contenu et les consommateurs. Nous en avons la preuve dans la croissance rapide de Napster, le site Web d’offre musicale aujourd’hui disparu, et d’autres applications Internet de personne à personne qui l’ont remplacé. Les connexions Internet de petite à moyenne vitesse disponibles aujourd'hui sont bien adaptées pour fournir un contenu audio et l’industrie du disque a été la première à souffrir des utilisateurs qui partagent la musique numérique sans tenir compte des droits de propriété intellectuelle.
Bientôt, les connexions de plus grande vitesse vont permettre le partage de personne à personne de plus grands fichiers numériques de video (DVD) et d'autres médias. Les producteurs de films et de vidéos s'inquiètent de la distribution libre sur Internet d’un nouveau film quelques minutes après sa sortie au cinéma. Cette menace ne manquera pas de fournir de riches domaines de recherche en image à filigrane numérique, en protection contre le piratage, et en compression digitale, sans mentionner les problèmes éthiques, juridiques, sociaux et commerciaux s'y rattachants.
La technologie de l’Internet à gigabit promet également de changer notre façon de créer et de produire le contenu des médias. La production traditionnelle de vidéos et de films est un processus coûteux nécessitant des équipes spécialisées d’individus et d’équipement. Grâce aux réseaux à grande vitesse, les individus pourront travailler en collaboration et accéder à des outils et à des services de production spécialisés. Ce partage de compétence et de technologie pourra réduire les coûts de production de façon significative, faisant prospérer une industrie artisanale de production par ordinateur. Par l’intermédiaire de réseaux à grande vitesse peu chers, de petits créateurs indépendants ayant des histoires importantes à raconter pourront avoir accès, depuis leurs studios, à des outils et à des services de production dernier cri pour le montage, l’animation numérique, et la réalisation d’effets spéciaux.
Il est évident, longtemps après le téléphone, la première radiodiffusion, et la première lampe de radio à courant alternatif, que la longue tradition d’innovation dans les communications et les médias au Canada va continuer alors que les domaines convergent à l’ère des nouveaux médias et de l’Internet. Ce fut une grande joie pour moi de participer à l’industrie canadienne des communications et d’être le témoin de l’innovation et des contributions dans ce domaine. Au cours des prochaines années, la généralisation des équipements de médias sans fil, la radiodiffusion interactive, et les connexions Internet à haut débit devraient faire exploser la demande mondiale pour les services de médias. Je suis convaincu que les chercheurs canadiens vont continuer à contribuer de façon significative à la croissance de ces industries de contenu et de technologie numériques en pleine évolution.